Document 2006 - « Être assis », c'est ainsi qu'on désignait, littéralement, le fait d'être interné dans un camp en Union soviétique. L'expression est restée dans
le langage populaire dans toutes les républiques après le démantèlement de l'empire.
Le regard de Max Sivaslian, qui a photographié dans six centres de détention en Arménie, dont les prisons pour femmes et pour mineurs, explore avec pudeur l'intimité de
l'enfermement. Au-delà des évolutions historiques, l'univers soviétique persiste et marque l'intemporalité des conditions carcérales. Ces visages devenus anonymes, qui sont finalement de nulle
part, si ce n'est du lieu universel de la privation de liberté, nous renvoient à nos propres angoisses face à la misère de l'autre.
Le texte de Martin Melkonian, qui vient en contrepoint, incite à voir ce que précisément nous ne voulions pas voir. Partout, quel que soit le lieu où s'exerce cet empêchement,
avec une révélation de la vision qui a lieu grâce à l'énergie d'un photographe. « Le regard de Sivaslian ne compose jamais avec l'effraction. D'ailleurs, quoi prendre à qui n'a plus rien. »
Né en 1954 à Marseille dans une famille arménienne, Max Sivaslian part faire le tour du monde dès l'âge de 18 ans. Pendant près de quinze ans, il va parcourir la planète pour
photographier et rapporter des milliers de clichés d'Inde, d'Asie du sud-est, mais aussi d'Australie ou des Amériques. En 1992, il se rend au Karabagh, alors plongé en pleine guerre et, pendant
deux ans, il photographie sans relâche les combats en première ligne et la vie des civils soumis aux bombardements. Correspondant pendant tout le conflit des agences Sipa puis Sygma, il tirera un
livre de cette éprouvante expérience, Le Jardin Noir, publié chez Cape.
Il est installé depuis 1995 à Erevan comme correspondant de presse et poursuit son travail photographique. «Ils sont assis» est le résultat d'un long travail dans les centres de détention
d'Arménie à la fin des années quatre-vingt-dix.
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Les courts extraits de livres : 15/09/2006
La chose est entendue : nous manquions d'ancienneté dans l'épreuve. Nous ne sommes pas suffisamment affermis dans
l'histoire des transgressions. Le temps des êtres séparés est un temps séparé : les photographies créent une turbulence dans cette segmentation temporelle; et la chambre optique, qu'on appelait
naguère caméra obscura ou chambre noire, devient la métaphore techniquement violente du cachot.
Il y a des ouvertures.
Il y a des failles.
C'est une fabrique.
L'esthétique au service d'un sujet indésirable n'en prend pas un coup : elle donne un coup. Reste à savoir si nous sommes prêts à le recevoir. Lors d'une session de méditation assise, une frappe
rude de kyosaku sur les épaules a pour vertu de recentrer le méditant zen. Le coup esthétique - qui dépasse de beaucoup le choc émotionnel - recentre pareillement notre conscience, hisse notre
humanité. Nous voici spectateurs censés craindre pour l'autre.
Quand les détenus sont en groupe, faisant masse, l'énergie revient. Ils ne forment pas un troupeau, mais une tribu. Certes, nombre de leurs règles nous échappent (le témoignage photographique ne prétend pas à l'exhaustivité). Il n'en demeure pas moins que nous subodorons qu'une force sommeille. Que le juvénile est susceptible de reprendre le dessus. Sans masque, sans feu, sans brillance de séduction ou de supplication, les visages se prêtent à l'objectif. Peu d'eau dans les yeux. Le photographe l'a compris : son propre regard n'est pas pénal. Il ne surajoute pas un quelconque jugement aux jugements déjà prononcés. Il induit une subtilité. Il décomplique notre perception : ces criminels sont des Arméniens et Arméniennes ; ces Arméniens et Arméniennes sont des humains aux culpabilités rances, aux brisures dédaignées.
Auteur : Max Sivaslian
Postface : Martin Melkonian
Illustrateur : Photographies Max Melkonian
Date de saisie : 00/00/0000
Genre : Photos
Éditeur : Parenthèses, Marseille, France
Collection : Diasporales
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"Ils sont assis", formule dans le langage populaire qui qualifie en Union soviétique le fait d’être en prison. Max
Sivaslian a photographié des détenus dans six prisons en Arménie en 1998 et 1999.
Encore un ouvrage sur les prisons, le sujet n’est pas en soi nouveau. Mais la souffrance est éternelle et chaque pays a son lot de lieux carcéraux où les hommes déviants purgent leur peine d’enfermement.
Ici, en Arménie, à la fin des années 90, les conditions carcérales ne sont pas vraiment calquées sur les "progrès" des prisons européennes ou anglo-saxonnes. Les conditions de détention sont plutôt primaires, misérables. Ce sont d’ailleurs des prisons de pauvres dans un pays "pauvre". Les reliquats de l’Empire soviétique sont utilisés là à parfaire l’univers du goulag. Ici, point de prisons aseptisées, mais la dureté du climat froid en hiver et la rareté de la lumière. Les visages sont fermés, tristes, comme éteints. Les chambres - plutôt les dortoirs - avec leurs lits en ferraille superposés interdisent toute intimité. Les cages, les cordages d’acier, les barbelés, les miradors nous dépeignent un monde proche d’une animalité inquiétante. Les lieux en hiver sont sévères, encadrés de hautes montagnes enneigées. En été, quelques images nous laissent entrevoir un soupçon de liberté, de jouissance d’un air plus doux. Les hommes sont mal nourris avec des écuelles aux ratas suspects", comme dit l’auteur de la postface qui nous précise quelques éléments propres à son analyse "poétique" de la situation arménienne.
Les photos de Max Sivaslian sont simples, sans esbroufe. Elles ne cherchent pas à parfaire une œuvre de création, elles sont juste un constat sur l’enfermement, le désoeuvrement, la fin peut-être d’un univers soviétique encore présent et peu humanisé.
Seul trait plus optimiste, les femmes prisonnières semblent plus gaies ; la collectivité, un soupçon de récréation familiale semble renaître.
Au final, un livre discret, dénué de voyeurisme, informatif au sens du constat sur des conditions de détention encore très rudimentaires dans un pays dont les souffrances semblent perdurer en cette fin de 20ème siècle
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