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http://media.rtl.fr/online/image/2012/1228/7756331597_affiche-de-l-exposition-leonard-de-vinci-projets-dessins-machines.jpgÀ partir de maquettes et de dessins, la Cité des Sciences fait redécouvrir les machines de Léonard de Vinci. Patrick Boucheron, commissaire de l'exposition, nous explique la démarche du génie florentin et son influence sur les recherches contemporaines.

 

L'Histoire : L'exposition montre les "machines" de Léonard. À partir de quels documents ont-elles été réalisé ?


Patrick Boucheron : Essentiellement à partir des dessins conservés dans les manuscrits de Léonard de Vinci. Celui-ci imaginait des machines, qu'il dessinait — parfois parce qu'il prévoyait de les réaliser, et alors ces dessins pouvaient s'apparenter à ce que l'on appellerait aujourd'hui un plan technique, mais le plus souvent parce le dessin est chez lui le support de l'invention, et alors ce qu'il appelle son componimento inculto, sorte de griffonnages confus, n'est rien d'autre que la radiographie d'une pensée en action. Or, c'est à partir de ces dessins que les ingénieurs imaginent les machines que Léonard a réalisées, a rêvé de réaliser, ou aurait pu réaliser. C'est toute l'ambiguïté et la difficulté de ce travail de restitution. Il dépend, on le comprend, de la typologie (en vérité très variée) des carnets de Léonard. Certains, comme le Codex de Madrid, qui est un traité des machines, donne à voir des "écorchés" de mécanismes, comme une anatomie du mouvement, où chaque dispositif est figuré à partir de plusieurs angles de vues, et où certains de ses détails décisifs font l'objet d'une représentation particulière. Mais d'autres — la plupart, en fait — sont beaucoup plus difficiles d'interprétation. D'une manière générale, il manque toujours deux choses aux dessins de Léonard de Vinci : une échelle et un moteur. D'où des incompréhensions ou des malentendus. Aussi les ingénieurs contemporains restituent-ils les machines de Léonard à partir de leur propre imagination historique. Or, celle-ci a une histoire. La plupart des machines exposées à La Villette proviennent des collections du Museo Nazionale della Scienza e della Tecnologia Leonardo da Vinci de Milan. Elles correspondent à un certain moment de cette histoire, que prolonge l'exposition en proposant d'autres interprétations possibles des dessins de Léonard.

 

L'Histoire : Comment travaille Léonard de Vinci pour imaginer ses machines ?


Patrick Boucheron : Léonard de Vinci ne dessine pas ce qu'il voit, mais ce qu'il comprend du monde. Mieux : il dessine pour le comprendre. Aussi ces dessins doivent-ils être compris comme des machines de pensée. Mais on ne doit pas trop intellectualiser l'activité d'ingénieur de Léonard de Vinci : avant de se rêver artiste universel, il fut l'homme à tout faire des cours princières. À Milan, dans les deux dernières décennies du XVe siècle, il réagit d'abord aux sollicitations princières : fortifications, travaux hydrauliques, cartographie, activités industrielles mais aussi théâtres et célébrations du pouvoir. Plus tard, les machines de guerre prennent une importance grandissante dans son activité. Mais l'exposition met aussi en avant la nécessité de l'amélioration de la production — et voici pourquoi Léonard s'intéresse beaucoup à la mécanisation de l'activité textile. Il convient donc, pour saisir la manière dont il travaille, de restituer Léonard dans un collectif. Celui de ses commanditaires et, plus globalement, des cours princières. Mais aussi celui des techniciens. Léonard est le dépositaire d'un savoir faire collectif (et en grande partie anonyme), celui des ingénieurs du XVe siècle, qu'il a acquis lors de ses années de formation dans l'atelier florentin d'Andrea Verrochio. Mais tout au long de sa vie, il ne cessera d'interroger les hommes de l'art, parfois de modestes artisans, dès lors qu'il bute sur un problème concret. Ainsi ne cesse-t-il de s'interpeler lui-même dans ses carnets : "va demander aux maîtres de l'eau". C'est l'épaisseur de ce monde social qu'il convient de restituer.

 

L'Histoire : La plupart de ses projets n'ont jamais été "fabriquées". Quelle était leur finalité ?


Patrick Boucheron : C'est vrai que certaines idées peuvent paraître fantasmatiques et, dans le cas notamment de l'ingénierie militaire, ressortir de l'imaginaire d'un "théâtre de la guerre". Mais on sous-estime peut-être leur efficience technique: certains travaux récents, sur son arbalète géante notamment, prennent davantage au sérieux sa finalité pratique. Disons que celle-ci ne se trouve pas nécessairement où on le croit. La fameuse "automobile de Léonard" ne peut pas fonctionner si l'on prétend en faire un véhicule de transport. Mais à échelle réduite, comme le mécanisme d'un automate de théâtre (qui permet de restituer à un mannequin un mouvement programmé), il marche parfaitement. Encore une affaire d'échelle et de moteur. On pourrait en dire de même des fameux dessins sur le parachute, l'hélicoptère, etc. (autant de désignations contemporaines, qui expriment nos propres fantasmes d'un Léonard précurseur de toute modernité) qui s'inscrivent dans un programme intellectuel d'ensemble qui concerne la question du vol artificiel. Car à partir des années 1496, c'est-à-dire de sa rencontre avec le grand mathématicien Luca Pacioli qui, écrit-il dans ses carnets, lui livre les clefs du "paradis des mathématiques", tout change. Grâce à ses nouvelles connaissances en géométrie euclidienne, il tente de formaliser ces savoir-faire, ne plus se contenter de dessiner des machines, mais comprendre, en la dessinant, la grande machinerie du monde.

 

L'Histoire : Depuis les années 1960, notamment avec les débuts de la robotique, les ingénieurs s'appuient sur l'observation de la Nature pour réaliser leurs machines. N'est-ce pas une démarche très léonardienne ?


Patrick Boucheron : Encore ce fantasme d'un Léonard inventeur de toutes choses et prophète de la modernité technique… Effectivement, certains scientifiques adoptent aujourd'hui une démarche dite de biomimétisme qui consiste à s'inspirer du vivant pour imaginer des machines performantes. C'est le cas, par exemple, des ingénieurs japonais qui profilent leur train à grande vitesse (le Shinkansen) comme un bec de martin-pêcheur, ou des travaux actuels sur les tissus intelligents à partir d'une observation de la toile d'araignée. Voici pourquoi certains scientifiques travaillant en robotique bio-inspirée, comme Agnès Guillot, expose à La Villette des exemples "d'animats", des animaux artificiels. On pense évidemment à Léonard, qui rêvait de machines volantes en observant le vol des oiseaux. Très mauvaise idée : les avions ne battent pas des ailes. En ce sens, Léonard de Vinci ne précipite ni n'annonce la révolution scientifique. Si je voulais être provocateur, je dirais au contraire qu'il la retarde. Car il pense et agit dans la structure anthropologique traditionnelle de l'analogie qui veut que le microcosme et le macrocosme obéissent aux mêmes lois. Cela nous paraît très moderne aujourd'hui — en fait, c'est post-moderne. Car la modernité est au prix du partage entre la nature et l'invention. Léonard pensait l'une et l'autre indissociablement — d'où le titre de l'exposition. On réinvente toujours le Léonard dont on a besoin à un moment donné de l'histoire des sciences et des techniques. Le nôtre est désormais biomimétique : l'histoire continue…

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"Léonard de Vinci, projets, dessins, machines", jusqu'au 18 août 2013 à la Cité des Sciences et de l'Industrie, 30 avenue Corentin Cariou, 75019 Paris.


Rens.: www.cite-sciences.fr


Propos recueillis par Olivier Thomas

 

L'automobile de Léonard


Tag(s) : #Evènements
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