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http://www.decitre.fr/gi/09/9782717724509FS.gifDocument 2010 - Le thème de ce dossier n’étonnera guère qui a déjà songé que les bibliothèques ressemblent à des prisons pour livres qui auraient bien tourné : le libre accès a remplacé, parfois, les armoires grillagées qui avaient succédé aux manuscrits enchaînés du Moyen Age et les magasiniers ne portent plus l’uniforme ; seul le catalogue demeure, tel un registre d’écrou, plus impitoyablement précis que jamais grâce à l’informatique.


Ce dossier s’ouvre avec Piranèse dont les gravures ont nourri, jusqu’au XIXe siècle au moins, l’imaginaire carcéral. Citée par Maxime Préaud, l’inscription « ad terrorem crescentis audaciae », qui figure sur l’une d’elles, anticipe sur la réalité. En effet, la prison d’Ancien Régime n’a pas, comme celle d’aujourd’hui, une fonction pénale : elle permet de s’assurer de la personne d’un accusé durant l’instruction de son procès dont l’issue sera l’acquittement, les galères, le supplice ou la mort.


Cependant, elle est aussi le lieu de l’enfermement de certaines catégories : malades, fous, mendiants, prostituées, enfants de bonne famille dévoyés. La pratique des lettres de cachet dont furent victimes, à côté de beaucoup d’anonymes, des figures célèbres : Voltaire, Diderot, Sade…fit de la Bastille l’emblème redoutable de l’arbitraire royal : Danielle Muzerelle nous présente le point de vue inédit d’un geôlier d’exception.


L’origine de la prison moderne est à chercher du côté de la prison inquisitoriale ou des lieux de rétention disciplinaire des structures conventuelles. En France, où l’Inquisition n’eut jamais cours, les femmes furent les premières victimes de ces prisons déguisées, telle la maîtresse de Mirabeau, Sophie de Monnier, dont Michel Delon analyse les lettres conservées au département des Manuscrits. A de rares exemples près, comme Campanella condamné à la réclusion à vie, le prisonnier n’est donc qu’un accusé.


Dans cette perspective, l’écriture qui n’est pas une écriture de repentance est légitime et nécessaire pour clamer son innocence ou solliciter des soutiens. En outre, du fait de l’arbitraire de l’emprisonnement et de l’opacité du système judiciaire, la prison est une expérience que chacun est susceptible de vivre et n’a pas de caractère infamant. D’où la popularité des récits d’évasion au XVIIIe siècle, ceux de Latude, de l’abbé de Bucquoy ou de Casanova dont le manuscrit de l’Histoire de ma vie vient de rejoindre nos collections.


Cet engouement se lit encore au siècle suivant dans les romans d’Alexandre Dumas (Le Comte de Monte-Cristo, 1844), de Jules Verne (Mathias Sandorf, 1885) ou de Robert Louis Stevenson (Saint Ives, 1897). Dès la fin des Lumières, la vogue des romans gothiques et historiques permet de multiplier les descriptions de cachots cependant que le théâtre et l’opéra donnent à voir de nombreux décors de prisons piranésiennes à souhait.


Longtemps après sa destruction, la Bastille, à laquelle la BNF consacrera une exposition en octobre 2010 sur le site de l’Arsenal, demeure bien présente dans les pages des romans à succès, sous la plume des plus grands, Alexandre Dumas, mais aussi Charles Dickens qui, en 1859, en fait la première héroïne de son Tale of two cities, comme des plus modestes tels Petrus Borel ou Clémence Robert. La prison a pourtant radicalement changé après la Révolution : elle est devenue une peine, seule alternative à la condamnation à mort puisque les châtiments corporels ont été abolis.


Entamée au siècle des Lumières avec Cesare Beccaria et John Howard, la réflexion sur la prison et son rôle social, de dissuasion, de protection de la société et de rééducation des coupables, se poursuit et se développe à travers les écrits de philanthropes et de spécialistes parmi lesquels Jeremy Bentham, l’inventeur du fameux Panopticon dans lequel un seul inspecteur pouvait surveiller sans être vu d’eux l’ensemble des prisonniers, et les Français Alexandre de Laborde et Alexis de Tocqueville.


Le forçat devient alors un héros de roman, à l’exemple du Jean Valjean des Misérables. Les mémoires de criminels célèbres, Pierre-François Lacenaire ou Marie Cappelle, Mme Lafarge, connaissent un succès certain et Hugo publie, dès 1829, son Dernier jour d’un condamné, hallucinant récit qui inspire Dostoïevski pour ses Récits de la Maison des Morts (1862), souvenirs de cinq ans de bagne. Sympathique, le héros anonyme de Victor Hugo n’en est pas moins coupable.


Le thème de l’innocent injustement condamné, comme l’Edmond Dantès de Dumas, s’incarne tragiquement à la fin du siècle en la personne d’un capitaine juif inconnu qui remplace dans l’inconscient collectif le protestant Jean Calas de Voltaire et des Lumières. Mauricette Berne nous restitue le récit au jour le jour de son calvaire. La Révolution française, puis le XIXe siècle ont multiplié les incarcérations politiques.


Les Mémoires de Madame Roland, dont le manuscrit est conservé rue de Richelieu, en donnent un premier témoignage. Au siècle suivant, le prisonnier politique, plus rarement la prisonnière, même si Louise Michel est une exception remarquable , devient un héros récurrent dont l’archétype est Silvio Pellico, jeune poète milanais condamné en 1820 par l’autorité autrichienne à quinze ans de carcere duro dans la forteresse du Spielberg en Moravie ; son récit, Mes prisons, paraît en 1833.


Armand Barbès est une autre figure héroïque du combat pour la liberté ainsi qu’Auguste Blanqui dont la BNF conserve les papiers. Les dictatures et les totalitarismes du siècle suivant ont multiplié les internements dont les intellectuels furent souvent les victimes. Cependant, « L’atroce XXe siècle » (Georges Gusdorf) se « distingue » surtout par l’invention de l’univers concentrationnaire dont plusieurs récits ont tenté de rendre compte tels ceux de Primo Levi, de Robert Antelme et de David Rousset ; Michèle Le Pavec étudie ce dernier d’après les manuscrits récemment entrés dans nos collections.


En ce début du XXIe siècle, près de quarante ans après les travaux pionniers de Michel Foucault et de Michelle Perrot, la condition carcérale fait à nouveau l’objet de vifs débats : ce dossier s’achève par un entretien avec deux contemporains engagés dans ce questionnement : le collectionneur Philippe Zoummeroff et la journaliste Florence Aubenas, cependant qu’un texte de Sylvie Dreyfus évoque l’interaction inattendue entre un atelier d’écriture en prison et les collections de la BNF.

 

Revue de la Bibliothèque nationale de France N° 35/2010

La prison par écrits

Michèle Sacquin , Collectif

Broché

Paru le : 28/10/2010

Éditeur : BNF

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