Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

 

http://a35.idata.over-blog.com/2/76/87/00/robespierre.jpgComment expliquer la fulgurante ascension de Robespierre ? Pour Patrice Gueniffey, sa force ne résidait ni dans ses idées politiques, sans originalité, ni dans ses talents d’orateur, contestés, mais dans l’intuition qu’il eut, d’emblée, de la puissance irrésistible du courant révolutionnaire.


Lorsque l’Assemblée constituante se sépara le 30 septembre 1791, la foule massée à la sortie n’eut d’yeux que pour deux députés : l’ « incorruptible » Robespierre et le « vertueux » Pétion. Eux seuls, disait-elle, avaient su terminer leur carrière comme ils l’avaient commencée : sans compromission. La Constituante avait décidé, à l’instigation d’ailleurs de Robespierre, que ses membres ne pourraient siéger dans l’Assemblée législative appelée à lui succéder. Le député d’Arras abandonna donc toute fonction officielle, sans pour autant rentrer dans l’obscurité de la vie privée : il régnait déjà sur l’opinion.

On a souvent cherché le secret de ce magistère dans le caractère de l’homme. De la disparition précoce de la mère (il venait d’avoir six ans), de celle du père parti courir l’aventure sur les routes d’Europe, d’une enfance passée dans l’ombre d’une famille très pieuse, des longues années de réclusion au collège Louis-le-Grand, on a déduit la solitude, la misanthropie, la mélancolie, le sérieux, la sévérité... Ce sont là des conjectures incapables de marquer de l’empreinte du destin le cours d’une vie que la Révolution bouleversa.

Revenu après la fin de ses études à Arras pour exercer le métier d’avocat, Robespierre mène la vie paisible, rangée et laborieuse d’un bourgeois provincial, ni riche ni pauvre, et d’ailleurs sans passions onéreuses. Il partage ses jours entre les audiences, la compagnie de sa soeur Charlotte, peut-être quelques idylles plus ou moins platoniques, et pour toute vie sociale les deux ou trois salons de cette petite ville. On appréciait ses manières policées et la qualité de ses plaidoiries à l’éloquence travaillée, on goûtait ses sentiments philanthropiques et ses idées réformatrices - qui étaient alors ceux de toute personne convenable. Il versifiait des bluettes sentimentales et champêtres qui commençaient par « J’ai vu tantôt l’aimable Flore » ou « Je l’aimais tant quand elle était fidèle » .

La bonne société le recevait comme l’un des siens. Chez ce parfait spécimen de la bourgeoisie de son temps, on décèle bien, rétrospectivement, un fond d’intransigeance et de vertu austère. Plusieurs affaires qu’il défendit, qui mettaient en cause des ecclésiastiques, aigrirent ses relations avec ses collègues du barreau et ses protecteurs de l’évêché. Ces inimitiés manquèrent même lui jouer un mauvais tour en 1789 lorsque le démon de la politique s’empara de lui. Il fallut tout le zèle du cercle familial et des amis curés, qui se livrèrent à une intense propagande, pour qu’il obtienne aux états généraux* un siège de député.

Le plus frappant est l’intuition très sûre qu’il eut, dès le début, de la puissance irrésistible du torrent révolutionnaire. D’où sa ligne de conduite : il s’abandonna au courant. Parce que les partis finissent toujours par ralentir leur marche, les utilisant tour à tour, il ne s’attacha à aucun. Robespierre n’a jamais été en avant de la Révolution, mais longtemps à sa suite, attentif à ne jamais s’en séparer. Il devinait qu’en marchant droit, sans jamais dévier, il serait là, ses adversaires exténués ou disparus, pour recueillir le bénéfice de sa propre constance. Un trait le distingue, et dit tout : il voyait loin.

D’emblée, il endossa l’habit du défenseur des « principes sacrés » , de la sentinelle vigilante postée sur le chemin des constituants pour les rappeler, au moindre écart, au respect de l’égalité des droits et de la souveraineté nationale qu’ils avaient juré de faire triompher. Cependant, la notoriété ne vint pas tout de suite. Tandis que Barnave choquait, que Mirabeau enthousiasmait, Robespierre agaçait ou ennuyait. Ses propos méritaient souvent l’attention, mais il les noyait dans d’interminables digressions qui fatiguaient les mieux disposés. Plus d’une fois on l’interrompit, lui demandant d’en venir enfin au fait. D’autres se seraient corrigés, lui persistait. Le lendemain, il remontait à la tribune, indifférent aux mouvements de lassitude comme aux murmures réprobateurs. Une telle opiniâtreté devait finir par payer.

Intransigeance austère

Sur le spectre des opinions politiques, Robespierre se situait alors à l’extrême gauche, dans le camp de ceux qui s’opposaient à la façon dont la Constituante interprétait et traduisait en lois les principes proclamés en 1789. Mais, qu’il critiquât le « bizarre système de représentation absolue sans aucun contrepoids dans la souveraineté du peuple » établi par les constituants, ou qu’il réclamât l’adoption de moyens permettant aux citoyens de surveiller leurs élus, rien de tout cela ne portait une marque qui fût à lui seul. Rien ne le distinguait de ceux qui, libéraux ou entichés de démocratie directe, instruisaient le procès du système représentatif. Il était à l’unisson du militantisme parisien. Comment, dès lors, expliquer son succès ?

Les Jacobins*, dira le conventionnel Daunou, furent « les fondateurs de la tyrannie de Robespierre » . Dès la création du club en novembre 1789, il en fut l’un des membres les plus assidus et les plus influents, le présidant dès avril 1790. C’est là qu’il acquit la réputation et le redoutable pouvoir d’opinion qui finalement forcèrent les constituants sinon à le suivre, du moins à l’écouter sans l’interrompre.

Il n’est guère aisé de comprendre l’ascendant de Robespierre sur les Jacobins. L’homme était coriace, surtout dans l’adversité. Aux Jacobins comme plus tard à la Convention*, il soutint de furieuses batailles, sans jamais s’avouer vaincu. Une seule fois il fléchit, le 8 thermidor... Il est par ailleurs impossible de croire que Robespierre était le piètre orateur si souvent décrit. Car, dans l’assemblée jacobine, on pouvait être brillant, violent, jamais médiocre. Il fallait sans cesse captiver l’auditoire pour le retenir. Robespierre y excella. De mauvaises langues assurèrent qu’il devait ses succès au secours d’une claque et à des affidés répartis aux quatre coins de la salle. C’était exagérer l’importance de son parti. Ses armes étaient immatérielles : lui-même et son verbe. Par la correction du langage et l’affabilité des manières, par le soin de la tenue et la modestie de l’existence, il avait une simplicité qui convient aux temps démocratiques. Il flattait le sentiment d’égalité de ses semblables, qu’il ne heurtait ni par une apparence crapuleuse ni par un trop grand caractère. Robespierre avait les vertus bourgeoises des Jacobins. (Pour lire la suite, cliquer sur 12345)

http://www.histoire.presse.fr/content/2_articles_alaune/article?id=6069

Robespierre : itinéraire d'un fanatique

Par Patrice Gueniffey
publié dans Les Collections de L'Histoire n° 25 - 10/2004   +

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :