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http://www.decitre.fr/gi/40/9782035833440FS.gifDocument 2009 - L'on a parlé, à l’époque, de nouvelle affaire Dreyfus. La fille du proscrit de l’Île du Diable avait d’ailleurs pris la défense de ces victimes de la nouvelle Inquisition qui tenait davantage de la rage que du courage. Elle n’a pas été la seule, en Europe, à prendre fait et cause pour Julius et Ethel Rosenberg. La condamnation (en 1951), et surtout l’exécution (19 juin 1953) de ce couple, dépeint par la Justice américaine sous les traits de dangereux espions communistes ayant vendu à l’U.R.S.S. les secrets de la Bombe atomique, a ému, a enflammé, a divisé. Le début des années cinquante ne prédisposait pas à l’objectivité. Dans ces conditions, il était temps, soixante ans plus tard, de procéder à une lecture plus sereine du dossier. Car demeurent ces deux questions : les Rosenberg étaient-ils coupables ou innocents ? à les supposer coupables, méritaient-ils la peine de mort ?

André Kaspi, que l’on ne présente plus, met au service du lectorat sa connaissance de l’Histoire américaine et sa rigueur analytique pour débrouiller cette affaire aux multiples ramifications. Il expose tout d’abord le contexte dans lequel intervient l’arrestation de Julius, puis d’Ethel Rosenberg, celui d’une angoisse américaine, pour ne pas parler de « grande peur », devant l’expansion du communisme et l’imminence de la Troisième Guerre Mondiale. La Russie stalinienne s’est dotée de la Bombe en 1949, la même année que la prise du pouvoir de Mao en Chine. En juin 1950, l’Armée rouge en miniature de Corée du Nord envahit la Corée du Sud et s’apprête à rejeter à la mer les premiers contingents américains expédiés au casse-pipes dans le plus grand désordre. Le danger rôde aussi au sein des Etats-Unis : des espions sont arrêtés, ce qui atteste de l’existence d’une Cinquième Colonne, tandis que le 9 février 1950 le sénateur du Wisconsin, Joseph McCarthy, proclame que le ministère américain des Affaires étrangères est infesté de communistes - 205, pour être précis (car le chiffre, bien sûr, évoluera au gré de la mémoire sélective du tribun)...

Dans ce contexte, pas de pitié pour les communistes américains, à plus forte raison ceux convaincus d’espionnage. Le F.B.I., bien tardivement, a réussi à démanteler un réseau d’agents soviétiques infiltrés au cœur du secret des secrets de la puissance américaine, le projet Manhattan, la conception de la Bombe atomique. L’un de ces agents est un gagne-petit, un certain David Greeglass, soldat affecté au centre de recherches nucléaires de Los Alamos. Pour protéger son épouse, sa famille, il se met à table, et livre aux enquêteurs le nom de Julius Rosenberg, l’époux de sa sœur Ethel, deux militants communistes purs et durs. Pourtant, rien dans leur apparence ne fait d’eux des James Bond : lui, c’est un ingénieur en électricité, elle, c’est une housewife, tous deux fils et fille d’immigrés juifs d’Europe orientale. Malgré leurs revenus modestes, ils forment un heureux ménage, et élèvent sagement leurs deux enfants.

Dès lors, nous expose André Kaspi, la machine s’emballe. Le F.B.I. doit sauvegarder sa réputation, ayant failli à démasquer plus tôt les traîtres. L’image de bons citoyens des Rosenberg joue même contre eux, car elle prouve que l’espionnage soviétique sait se camoufler sous l’apparence d’honnêtes Américains, et n’en est, dès lors, que plus dangereux ! Les Rosenberg sont donc arrêtés, pour avoir livré aux Soviétiques des secrets atomiques. Et jugés. Ils clament leur innocence. Mais ils se défendent mal, et leur avocat, Emanuel Bloch, n’est guère à la hauteur. Le dossier de l’accusation est pourtant bancal. Le Ministère public produit peu d’éléments décisifs, hormis les témoignages de David Greenglass et de son épouse, Ruth, qui semblent relever du règlement de comptes familial. Les erreurs de la défense, les mensonges et les silences des Rosenberg précipitent le verdict : Julius et Ethel sont reconnus coupables. Le juge Irving Kaufman, qui ne pardonne pas aux accusés d’avoir facilité à l’Union soviétique la fabrication de ses armes de destruction massive et, par conséquent, favorisé une expansion communiste qui doit être contenue à coups de G.I.s sacrifiés en Corée, les condamne à la peine de mort. Deux ans de voies de recours plus tard, ils périssent sur la chaise électrique.

Entre-temps, leur affaire est devenue, dans le monde entier, une cause célèbre. Les critiques du verdict dénoncent dans le procès une parodie de justice, une manifestation d’antisémitisme. La propagande communiste s’est emparée des Rosenberg pour faire de l’Amérique la nouvelle patrie du fascisme, alors que les dictatures staliniennes, de l’autre côté du Rideau de Fer, ont liquidé leurs opposants, épuré leurs cadres, et sombré également, sous l’impulsion de Staline, dans une judéophobie qui ne dit pas son nom. Les Etats-Unis connaissent ainsi une réelle éclipse médiatique.

Et pourtant, la vérité n’est pas si simple. L’espionnage soviétique, on le sait aujourd’hui, avait bel et bien pénétré bien des institutions américaines, du Département d’Etat... aux recherches atomiques. Julius Rosenberg faisait partie de ces réseaux d’agents secrets, et son épouse ne l’ignorait nullement, étant tous les deux des militants dévoués. Mais ils n’ont été impliqués que dans des entreprises d’espionnage industriel (intéressant tout de même des équipements de haute technologie), et pas les secrets atomiques. Ils étaient donc coupables, au regard de l’acte d’accusation, mais ne méritaient absolument pas un sort aussi terrible - ne serait-ce que parce qu’il faut rejeter la peine de mort. Julius et Ethel ont ainsi été victimes de considérations de haute politique, entre un système policier et judiciaire américain prisonnier de ses contradictions, et les calculs médiatiques des dirigeants soviétiques (peu désireux de sauver de tels martyrs). Ils n’en ont pas moins, par conviction, joué le rôle que ces derniers attendaient d’eux : au lieu de reconnaître les faits, ils ont recherché la pureté de l’innocence sacrifiée, et à l’image du héros du roman de Koestler, Le zéro et l’infini, ont rendu leur dernier service au Parti.

http://www.histobiblio.com/Des-espions-ordinaires.html


Nicolas Bernard

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Titre : Des espions ordinaires
Auteur : André Kaspi
Éditeur : Larousse
Collection : L’Histoire comme un roman
Nombre de pages : 183
Publication : avril 2009

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