
Document avril 2008 - L'espionnage et le
contre-espionnage français plongent leurs racines dans une histoire du secret d'État. L'autorité politique dans l'entre-deux-guerres feint souvent d'ignorer l'existence des services spéciaux
militaires, balaye leur rôle réel dans l'élaboration de la décision politique, dénonce leurs responsabilités silencieuses dans les échecs de la Politique. Cette étude veut justement apprécier le
poids du renseignement en matière de Défense nationale, souvent passé sous silence jusqu'ici par les historiens de la période. L'espionnage est une activité progressivement réglementée dans des
administrations de l'État. De 1919 à 1939, il renvoie à l'histoire des armées et au service de la politique, intérieure et extérieure.
Un espionnage économique nouveau se met en place à l'époque, conséquence de la Grande Guerre. Celle-ci débouche en effet sur des rivalités économiques exacerbées après 1919, sur fond de la question des réparations de guerre. Cette situation se double bientôt d'une multiplication d'affaires de renseignement commercial et financier.
La France a-t-elle utilisé ses services spéciaux militaires dans ses relations extérieures ? Équilibrer la balance des puissances et des alliances par des coopérations secrètes fut une tentation constante. La coordination de ces actions entre l'état-major de l'Armée, qui détenait l'outil du renseignement, et la diplomatie, qui mettait en œuvre la politique étrangère, fut difficile.
La guerre secrète avec l'Allemagne et l'URSS est l'un des fils directeurs de cette histoire. La polarisation des services spéciaux militaires et policiers sur ces deux objectifs n'a pas manqué de peser sur leur efficacité.
L'auteur revient sur ce que l'on a souvent appelé la défaillance du renseignement dans les années 1930, mais aussi sur les
années 1920, moins traitées par les historiens et pourtant cruciales pour l'avenir.
Olivier Forcade est professeur des universités en histoire contemporaine à l'Université de Picardie Jules Verne. En 2008, Il anime à
l'IEP de Paris le séminaire de recherche métis sur l'histoire du renseignement dans les États et les sociétés démocratiques aux XIX-XXe siècles.
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Les courts extraits de livres : 03/04/2008
Les héritages de l'espionnage d'Étaten 1918 - Si le renseignement est
une affaire de l'État, il entre logiquement dans la mission des administrations publiques, servies par des fonctionnaires de l'État1. En effet, la IIIe République et la Première Guerre mondiale
ont étendu l'activité du renseignement, débordant de l'espionnage stricto sensu, à toute une économie politique de l'information dans l'État. En ce sens, la multiplication des échanges et des
circuits d'information est notable. Il y a bien une part secrète de l'action et de l'histoire de l'État. L'organisation des moyens humains du renseignement mérite un premier regard. Une
distinction est établie entre les spécialistes de la recherche secrète de l'information, par des moyens au besoin clandestins et illégaux, et ceux de l'information ouverte, légale. La frontière
entre la recherche secrète et illégale par les services spéciaux militaires et la collecte d'information par l'appareil policier et diplomatique est nette. L'espionnage d'État a historiquement
trois corps administratifs, soumis à un processus de bureaucratisation en France. La diplomatie, au moins depuis les XVIe et XVIIe siècles, sinon à remonter aux diplomaties royales et communales
du Moyen Âge, la police au XVIIIe siècle à partir de la Régence dans la lieutenance de Paris, puis sous le Premier Empire, enfin l'armée au XIXe siècle forment les trois corps de fonctionnaires
des administrations du secret qui ont émergé dans l'État depuis l'Ancien Régime. Au sein de l'armée, un renseignement d'armes plus ancien, renvoyant explicitement à l'acquisition de l'information
tactique et opérationnelle, parfois stratégique, répond par avance à une fonction proprement militaire. Celle-ci n'est qu'exceptionnellement politique et diplomatique. Depuis le XIXe siècle, ces
trois corps du renseignement assument une fonction de renseignement que la croissance de l'État moderne rend progressivement incontournable. Il y a donc un processus de construction de l'Etat,
puis de bureaucratisation et enfin de professionnalisation de la fonction de renseignement dans l'État. En effet, l'activité d'espionnage est le fait de l'État avant d'être celui de personnes
privées en France, au XIXe siècle puis de 1918 à 1939.
La rénovation du renseignement par la IIIe République - Les réformes institutionnelles depuis 1871
À partir de septembre 1870, les ingénieurs polytechniciens Joseph Cuvinot et Charles de Freycinet, ministre de la Guerre du
gouvernement de Défense nationale, mettent sur pied un organe de renseignement de «Défense nationale» inédit, appelé à centraliser l'information des autorités civiles et militaires. Pourtant, une
première structure bureaucratique a déjà été créée au ministère de la Guerre sous la monarchie de Juillet pour collecter exclusivement des informations ouvertes, marquant l'avènement d'un organe
de renseignement militaire jamais remis en cause par la suite. Hors du dépôt de la Guerre, c'est-à-dire au dépôt des fortifications et au ministère de la Marine, l'espionnage se met en place pour
obtenir des informations techniques sur les fortifications et les flottes étrangères. Plus original, dans les colonies en Afrique, les bureaux arabes sont le cadre de la collecte d'un
renseignement politique par les officiers. Enfin, les attachés militaires ont recours à la pratique de l'espionnage sous le Second Empire, en dépit des interdictions formelles de son emploi.
Après la bataille de Sadowa en 1866, une première coopération entre les civils (préfets et policiers spéciaux) et des officiers, parmi lesquels Jarras, Lewal et Ducrot, s'esquisse. Aussi la IIIe
République est-elle l'héritière de ces initiatives qui ont institutionnalisé le renseignement dans certains corps de l'appareil d'État depuis la monarchie de Juillet. Le rôle central des
diplomates et des policiers est, à partir de 1870, concurrencé par l'engagement plus décisif des militaires dans le domaine du renseignement étatique. Le service de renseignement militaire
permanent qui apparaît à la faveur de la reconstruction institutionnelle, humaine et matérielle des armées après la défaite de 1870-1871, n'est donc pas, à proprement parler, le premier. De 1871
à 1914, une lente maturation des conceptions du renseignement, puis de son appropriation par les pouvoirs publics, enfin de son orientation politico-stratégique au sommet de l'État accélère la
réforme des services de renseignement. Pourtant, la conception de nouveaux moyens de renseignements, qui avaient tant fait défaut dans les opérations militaires de la guerre franco-prussienne,
est antérieure à la rénovation doctrinale des armées. Elle accompagne une modernisation de l'État engagée depuis le XVIIIe siècle. Les crises franco-allemandes de la décennie 1870, le boulangisme
puis la crise Schnaebelé du printemps 1887 en sont le premier chapitre. L'affaire Dreyfus et les crises coloniales achèvent alors d'en façonner l'épée à plusieurs lames.
Auteur : Olivier Forcade
Date de saisie : 03/04/2008
Genre : Politique
Éditeur : Nouveau Monde éditions, Paris, France
Collection : Le grand jeu
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