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http://www.decitre.fr/gi/02/9782847346602FS.gif« Dans l’anéantissement [Vernichtung] de la France, l’Allemagne voit le moyen de donner à notre peuple sur un autre théâtre toute l’extension dont il est capable », a écrit Hitler dans Mein Kampf. Le futur Führer, en l’occurrence, ne parlait pas d’exterminer la totalité de la population hexagonale, mais d’anéantir la puissance française, de manière à donner aux Allemands les mains libres pour s’emparer des territoires de l’Est. A ce titre, la victoire de ses troupes au printemps 1940 ne lui a pas suffi. La mission dévolue à l’administration militaire allemande en France occupée consistait également à en saper les bases morales et politiques, pour réduire à néant toute perspective d’opposition et, pour tout dire, de redressement.


Or, le rôle de l’administration militaire allemande (Militärbefehlshaber in Frankreich ou M.B.F.) n’a pas été clairement perçu. Certes, la légende de la « Wehrmacht aux mains propres » a pris, depuis longtemps, quelques tonnes de plomb dans ce qui lui reste d’aile. Les historiens avaient, ces vingt dernières années, rappelé à quel point l’armée allemande avait été impliquée dans une guerre profondément barbare à l’Est, en Russie occupée et dans les Balkans – une guerre que des historiens allemands n’hésitent pas à qualifier de Vernichtungskrieg, une « guerre d’extermination ».Mais si cette dérive criminelle, que portait en germe le national-socialisme, a constitué le quotidien à l’Est, il n’en demeure pas moins qu’en Europe de l’Ouest la Wehrmacht a longtemps joui d’une réputation bien plus favorable. Le M.B.F. se serait efforcé d’assouplir le poids de l’Occupation, s’opposant quand il le pouvait à une répression trop sévère commanditée par le Führer, l’essentiel des atrocités commises devant être imputées aux S.S. et à la sinistre Gestapo. A ce titre, l’historiographie française a bizarrement négligé ce protagoniste pourtant essentiel de la période, accordant davantage d’intérêt au régime de Vichy. Depuis quelques années toutefois, des historiens allemands tels qu’Ahlrich Meyer, Ulrich Herbert, Regina Delacor, se sont penchés sur ces militaires à la mémoire trop sélective. Le retour de balancier sera sévère, le M.B.F. étant accusé d’avoir été le moteur de la répression en France, y compris s’agissant de la « Solution finale ».


L’ouvrage, dense, de Gaël Eismann, s’efforce de restituer le M.B.F. à sa véritable place, sans complaisance ni exagération. Elle rappelle que ses membres étaient très loin d’être imperméables à l’idéologie nazie : sans être de braves militants potentiels du Parti, ils n’en adhéraient pas moins à sa vision du monde dominée par les rapports de force raciaux, et dans lequel devait s’épanouir la suprématie germanique. Se fondant sur une interprétation extensive – et particulièrement discutable – de la convention de La Haye de 1907, l’administration militaire allemande a tenu à régenter la France en s’appuyant, non pas tant sur ses effectifs (quelques milliers d’hommes, ce qui était pour le moins insuffisant) que sur l’État français, au nom du concept d’« administration de surveillance » (précisément défini par le nazi Werner Best). Gaël Eismann réfute, par ailleurs, la thèse selon laquelle le M.B.F. aurait eu à sombrer dans l’escalade de la terreur à la suite des premiers attentats commis par la Résistance communiste à la suite de l’invasion de l’U.R.S.S. : ces attentats encouragent un phénomène de radicalisation qui leur est bien antérieur, en particulier si l’on tient compte de l’action répressive des tribunaux militaires. Tout au long du second semestre 1941, la répression prend un tour idéologiquement ciblé, s’attaquant aux Juifs et aux communistes. L’auteur parvient à démêler le complexe écheveau du mécanisme décisionnel à l’origine de l’implication du M.B.F. dans la mise en œuvre, en France, de la « Solution finale », entre adhésion idéologique, calculs pragmatiques inscrits dans les relations avec Vichy et vis-à-vis de l’opinion publique, et pressions de Berlin.


Lorsque les S.S. obtiennent, au printemps 1942, les pleins pouvoirs en France en matière de sécurité, le M.B.F. ne cesse pas pour autant d’être impliqué dans cette politique du maintien de l’ordre. En pratique, même, il s’en fait l’exécutant docile, outre que des chefs de l’appareil de sécurité nazi sont, parfois, d’anciens membres de l’administration militaire, et qu’en toute hypothèse les relations entre chefs S.S. et responsables du M.B.F. demeurent, à tous les niveaux, cordiales. La répression judiciaire, pour sa part, ne cessera nullement son activité. En 1944 enfin, des unités directement rattachées au M.B.F. commettront, elles aussi, des atrocités (ainsi la 157ème division de réserve, chargée de liquider le maquis du Vercors). Pourtant, après la guerre, les anciens du M.B.F. échapperont, dans l’ensemble, aux poursuites, ou ne feront guère l’objet de peines très sévères. L’implication de plusieurs de ses membres dans le complot contre Hitler aura certes contribué à brouiller les pistes. Il est également vrai que, dès 1944, le M.B.F. s’était attaché à confectionner sa propre mémoire des quatre années de l’Occupation en insérant aux archives du Reich des rapports d’analyse historique prenant la forme de véritables plaidoyers : cette démarche habile va ainsi duper plus d’un chercheur…


Ce livre, fruit d’une recherche minutieuse (presque exhaustive, serait-on tenté d’admettre) au sein des archives allemandes et françaises, reste accablant pour Vichy. Ni le régime du Maréchal Pétain, ni ses fonctionnaires n’ont, dans l’ensemble, réussi et même cherché à s’opposer à la politique du M.B.F.. C’est d’ailleurs parce que les militaires allemands avaient conscience que Vichy verrait d’un meilleur œil que la répression cible prioritairement Juifs et communistes, dès 1941, que s’est ainsi définie cette politique. Jusqu’en 1944, le M.B.F., qui redoutait pourtant le revirement de l’administration française, pourra au contraire compter sur cette dernière – à son grand soulagement. De fait, l’idéologie réactionnaire, tyrannique, xénophobe et antisémite de l’État français aura joué une influence décisive sur les choix et les pratiques de l’occupant, tant en matière répressive qu’en ce qui concerne la déportation des Juifs. Bref, si la répression en France a, dès lors, été plus forte que dans tous les territoires occupés de l’Ouest, c’est aussi parce que les Allemands savaient pouvoir compter sur l’appui du gouvernement pétainiste…


Nicolas Bernard


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Hôtel Majestic. Ordre et sécurité en France occupée (1940-1944)
Auteur : Gaël Eismann

Publication : Juin 2010

Éditeur : Tallandier



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