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http://www.military-photos.com/ANDRE2.jpgArchives de presse 2009 - On ne sait aujourd'hui plus rien, ou presque, du général Louis André, ministre de la Guerre entre 1900 et 1904. L'histoire n'a retenu de lui que l'ignominieuse "affaire des fiches", qui éclata après la découverte d'un réseau de fichage et de surveillance des officiers catholiques et/ou monarchistes, mis sur pied avec l'aide des francs-maçons du Grand Orient de France. On se souvient que ce flicage avait vocation à faire progresser dans la carrière les officiers fidèles à la République, qui auraient été le plus souvent brimés au détriment de leurs collègues catholiques, qu'il s'agissait donc de débusquer.

Mais la vie de l'officier d'artillerie André est beaucoup plus riche que pourrait le laisser penser cet épisode peu reluisant. C'est le mérite de la première biographie de ce mal-aimé, écrite par Serge Doessant, que de nous raconter comment ce rejeton d'une lignée de tonneliers de Nuits-Saint-Georges, en Côte-d'Or, décida à la grande déception de sa famille, de ne pas prendre la suite, et de préférer l'École polytechnique. Il y fréquentera le futur président Sadi Carnot, assassiné à Lyon en 1894, et choisira à sa sortie de s'engager dans une arme technique, l'artillerie. Rien d'étonnant à cela : largement plus de la moitié de la centaine de polytechniciens diplômés chaque année choisissent alors de servir dans l'armée de terre.

Un officier différent

La carrière de Louis André sera celle d'un officier atypique, techniquement brillant, et socialement "différent". Il s'éloigne de la religion catholique de ses parents, devient un adepte de la philosophie positiviste d' Auguste Comte , et se rapproche du lexicographe Émile Littré , rédigeant pour son dictionnaire les articles sur l'astronomie, la mécanique et l'art militaire. Côté coeur, il se révèle tout aussi peu conforme aux conventions sociales, en s'éprenant d'une jeune et talentueuse chanteuse lyrique de l'Opéra de Paris, Marguerite Chapuy. Elle abandonnera sa carrière, comme il convenait alors, pour suivre l'ambitieux officier dans ses innombrables garnisons - où elle est considérée par le milieu militaire comme une moins que rien -, élevant leurs fils dans la religion catholique sans qu'il y trouve à redire, bien que ses propres opinions laïques et républicaines soient chaque jour plus affirmées.

Capitaine humilié par la défaite de 1870, il adhère à l'AFAS (Association française pour l'avancement des sciences), dont la devise n'est autre que Par la science, pour la Patrie . Il y retrouve des scientifiques de haute volée, comme Louis Pasteur ou Claude Bernard. Ses compétences le font progresser, mais lentement. Il n'est promu général de brigade qu'à 56 ans. En 1893, le voici directeur de l'École polytechnique. Mais l'année suivante, éclate l'affaire Dreyfus. La machination implacable organisée contre l'innocent capitaine, dont l'unique défaut est d'être juif, va provoquer une crise majeure dans la société française. Louis André fut d'abord persuadé de la culpabilité de Dreyfus, et écrira : "Il est bien étonnant que, comme tout le monde ou peu s'en faut, je fus(se) un antidreyfusard de la première heure". Proche ami du manipulateur en chef, le ministre de la Guerre Auguste Mercier, André rejoindra pourtant le camp des dreyfusards, et c'est lui qui, en appuyant l'enquête du capitaine Antoine Targe, permettra la découverte de l'ampleur de la machination ourdie contre Alfred Dreyfus. En octobre 1903, les conclusions de cette enquête ouvriront la voie à la reconnaissance de son innocence.

Corinthe et Carthage

Quand il est nommé au ministère de la Guerre, Louis André a des idées bien arrêtées. Il a dans ses papiers deux listes qu'il a lui-même préparées, et qui comptent 800 noms d'officiers, soit moins de 3 % des 27.000 que compte l'armée française pour commander ses 600.000 hommes. La première de ces listes est constituée d'officiers qu'il considère comme acquis à la République, et dont il entend favoriser les carrières. Il l'appelle Corinthe, en référence à l'adage "Il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe". La seconde liste porte les noms d'officiers qu'il estime opposés à la République. Il la nomme Carthage, en référence à la formule de Caton l'Ancien : "Delenda est Carthago" (Il faut détruire Carthage). Louis André entend rompre avec l'autonomie de l'armée, pour la soumettre au politique, et les conflits éclatent immédiatement. Notamment quand le ministre décide contre tous les usages de désigner lui-même le chef du personnel et deux chefs de bureau de l'état-major.

L'auteur prend soin de présenter tout l'entourage et le cabinet de Louis André. Lequel, contrairement à la légende, n'est pas franc-maçon. Passionnante dissection de carrières très variées, d'ambitions divergentes, de déceptions fréquentes et donc de haines féroces. Dans cette galerie, un homme émerge : le capitaine Henri Mollin, gendre d' Anatole France . Contestant la médiocrité de sa jeune carrière, il s'est rapproché très tôt du Grand Orient de France. Et c'est donc lui que le chef de cabinet du ministre chargera de faire la liaison avec Narcisse Vadécart, secrétaire général du "GO", pour faire effectuer par les loges des villes de garnison des enquêtes sur les officiers proposés à l'avancement. On connaît la suite : les enquêtes ridicules, les accusations grotesques, les fuites en direction de la presse et le scandale énorme ! Suivi de la démission de Louis André. Que les évêchés aient de leur côté fait enquêter sur les officiers francs-maçons n'ôte rien à la gravité de l'affaire. Mais l'auteur observe, à juste titre, que les préfets et la police n'étaient pas outillés pour effectuer les enquêtes réclamées par le ministère. C'est d'ailleurs à l'issue de l'affaire des fiches que les officiers seront invités à prendre connaissance des notations qui leur sont attribuées par leurs supérieurs, ce qui leur permettra éventuellement de les contester. Le système perdure de nos jours.

Retour sur le premier conflit mondial

Serge Doessant revient sur une accusation fréquente : les promotions "politiques" du général André auraient privé l'armée française des chefs de qualité qu'elle aurait dû avoir à sa tête au début de la Première Guerre mondiale, en 1914. Or, explique-t-il à partir de quantité d'exemples, "c'est clairement la stabilité qui a prévalu. Louis André n'était pas un révolutionnaire, mais il était convaincu, au contraire, qu'il ne fallait rien bouleverser dans les corps d'armée qui supporteraient en premier lieu un conflit avec l'Allemagne". Entre août et décembre 1914, Joffre "limogera" 162 généraux sur un total de 425, et l'auteur conteste que ces officiers auraient en son temps bénéficié de promotions "politiques" accordées par Louis André : "cette affirmation (...) permet surtout de jeter un voile discret sur deux éléments majeurs : les erreurs du haut commandement au début de la Grande Guerre, et la présence de Joffre à la tête de l'armée depuis plus de trois ans et demi lorsqu'elle est déclarée en 1914. En août 1914, nous sommes en effet dix ans après le départ de Louis André du ministère !"

On peut regretter que cette biographie empathique n'ait pas bénéficié d'une meilleure organisation et d'une édition plus rigoureuse. Mais ces petites faiblesses ne gâchent pas un travail de qualité sur une figure honnie, mais méconnue, dont l'action politique s'explique pour l'essentiel par le contexte explosif dans lequel elle s'est déroulée. Cette biographie est également une étude passionnante sur les rapports entre le politique et l'armée, à une époque où cette dernière tenait une place prépondérante dans la société française. Autres temps, autres moeurs.


Publié le 03/11/2009 Le Point.fr



TROISIÈME RÉPUBLIQUE

Première biographie du général André, l'homme de "l'affaire des fiches"

Par Jean Guisnel

http://www.lepoint.fr/archives/article.php/391279


Serge Doessant, Le général André, de l'affaire Dreyfus à l'affaire des fiches . Glyphe, 393 pages, Bibliographie et index, 25 euros. ISBN : 978 2 35815 013 2

 

 



http://www.decitre.fr/gi/32/9782358150132FS.gifFigure de la Belle Époque, le général André a connu une grande popularité par l'attention qu'il a portée à la condition du soldat.

Alors qu'il est ministre de la Guerre, ouvertement républicain, André conduit l'affaire Dreyfus à son dénouement. Il démonte pièce par pièce le dossier d'accusation, conclut à l'innocence d'Alfred Dreyfus et sauve ainsi l'honneur de l'armée. Mais un scandale va permettre aux conservateurs et aux nationalistes de l'abattre : l'affaire des fiches, système de renseignements sur les opinions politiques des officiers.

Cette affaire ne le lâche pas, et il sera frappé d'ostracisme pendant tout le XXe siècle, par les journalistes, puis par les historiens. Il tiendra le rôle de bouc émissaire commode, et on lui attribuera même les échecs de l'armée en 1914. L'auteur montre ici que l'affaire des fiches, aussi condamnable soit-elle, n'a pas eu les conséquences néfastes que l'on a dites, et que le général André a bien préparé l'armée aux épreuves qui l'attendaient.

Il a promu au grade supérieur, entre 1900 et 1904, la grande majorité des généraux qui allaient se distinguer pendant la Grande Guerre. Ce livre est l'occasion de brosser le portrait d'une personnalité reconnue dans le milieu scientifique lorsqu'il commandait l'École polytechnique, patriote attaché par-dessus tout à la République …

Le général André - De l'affaire Dreyfus à l'affaire des fiches

Serge Doessant

Broché

Paru le : 01/07/2009

Editeur : Glyphe

 

 

L'auteur en quelques mots ...

 

Diplômé de Sciences Po Paris, auteur et conférencier, Serge Doessant est un spécialiste de la Troisième République.


Il a construit son livre à partir d'une consultation sans a priori des sources d'archives, étayée par des documents familiaux inédits. Il offre ainsi une vision totalement nouvelle de la personnalité et de l'action du général André.

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