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LE « GANG DES AUVERGNATS », PILLEUR D’ÉGLISES

Châsse d’Ambazac, Léon Palustre, début 20e siècle

© Ministère de la Culture (France), Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, diffusion RMN-GP

       Le 12 septembre 1907, la précieuse châsse d’Ambazac est volée dans son église par le « gang des Auvergnats ». C’est le vol de trop qui cause la perte du groupe de pilleurs d’églises. Quatre personnes le composent : Jean Thomas, dit Antony, 29 ans, la « tête » du gang ; son frère François, 27 ans, tous deux tonneliers à Clermont-Ferrand ; Antoine Faure, 28 ans, ouvrier ; Michel Dufay, 54 ans, antiquaire à Clermont.

En 1905, la loi de séparation de l’Église et de l’État développe le commerce illicite d’œuvres d’art religieux souvent acquises auprès d’ecclésiastiques en manque d’argent. Loin de penser à mal, les prêtres ouvrent leurs trésors aux curieux, permettant ainsi aux spéculateurs de repérer les pièces intéressantes. La plupart proposent de l’argent et le remplacement des œuvres protégées au titre des Monuments historiques par des fac-simile qui confondront les inspecteurs des Beaux-arts. Ce n’est pas le cas d’Antony Thomas.

Entre 1905 et 1907, l’homme gourmand en argent mène des visites de prospection dans les édifices auvergnats. Son mode opératoire : l’effraction. Antony repère les lieux, attend la nuit, se laisse enfermer dans l’église ou entre en fracturant la serrure, vole l’objet et disparaît. D’abord seul, il s’adjoint les services de Faure, un ouvrier miséreux que la nécessité pousse au délit pour nourrir sa famille. La force physique de ce dernier lui permet de porter à dos d’homme les sacs lourds d’objets volés, sur les dizaines de kilomètres qui séparent le lieu des larcins des gares qui conduisent Antony à Paris pour la revente des œuvres.

Cette deuxième étape est favorisée par Michel Dufay que le métier d’antiquaire met en relation avec les confrères et collectionneurs de la capitale. Dufay participe aux voyages « d’étude », sert d’entrepôt et ouvre les portes de cet univers commercial à Antony qui se présente à Paris sous de fausses identités. Il revend ainsi les objets spoliés à Saint-Nectaire, La Sauvetat, Solignac, Guéret, mais aussi au Mont-Saint-Michel, à Gien… Antony Thomas dira au procès que l’initiative venait de Dufay, lequel niera avec vigueur mais reconnaîtra que si leurs chemins ne s’étaient pas croisés, leurs vies n’auraient pas basculé.

En septembre 1907, l’intérêt du gang se concentre sur la châsse médiévale d’Ambazac pour répondre à une commande émanant du collectionneur parisien Henri Delannoy, client régulier de Thomas, qui souhaite acquérir une châsse du 12e ou 13e siècle. La châsse est repérée suite à la visite de l’église et de son trésor. Daté entre 1190 et 1202, l’objet était l’un des joyaux du trésor de l’abbaye de Grandmont. Le coffre serti d’émaux de Limoges et de pierreries renferme une relique de saint Étienne de Muret. Lors de la destruction de l’abbaye en 1790, la châsse est transférée à l’église Saint-Antoine d’Ambazac qu’Antony Thomas visite en compagnie de Faure. Le premier s’y laisse enfermer, attend la nuit, ouvre à son complice, force les portes du tabernacle qui renfermait l’objet de 32 kg. Les deux hommes parcourent les 18 km qui les séparent de la gare de Saint-Sulpice-Laurière. Thomas gagne Paris pour proposer la châsse à Delannoy qui la refuse. Thomas en demande 30.000 frs ; Delannoy ne veut pas dépasser les 2.000.

Antony rentre à Clermont. La châsse est trop connue. Pour en faciliter la vente, son frère la photographie avant de retirer quelques éléments de décor qu’il cache sous son matelas. Le 21 septembre, Antony Thomas adresse une lettre à Gilbert Romeuf, courtier en antiquités et connaissance de Dufay, pour lui proposer une châsse du 12e siècle. Échaudé par un premier contact avec Thomas lors de la revente des objets volés au musée de Guéret, Romeuf décline l’offre. Antony et Faure décident alors de tenter leur chance à Londres.

La disparition de la châsse est constatée par le gendarme François Boiron le 12 septembre. Romeuf, en apprenant le vol, fait part de ses soupçons à la police : Antony Thomas pourrait être le voleur. La dénonciation déclenche une perquisition chez les Thomas où la police trouve lettres, photos et objets compromettants que François Thomas, surpris, ne parvient pas à subtiliser. La perquisition révèle aussi une autre activité illicite des frères Thomas qui ne sera pas abordée lors du procès : l’avortement et la possession des poisons indispensables rapportés de Paris par Antony.

Le 4 octobre, Martial Calcas, inspecteur de la Sûreté, est prévenu par le parquet de Limoges et reçoit l’ordre de surveiller les passagers des trains en provenance de Clermont et en partance pour Londres. Mais Antony et Faure sont déjà en Angleterre où, là aussi, ils font chou blanc. En désespoir de cause, les deux pilleurs déposent la malle contenant la châsse au Pull Mall Deposit, confiant à un antiquaire local, Mr Herpin, la vente de l’objet.

Calcas ne s’avoue pas vaincu. Armé de la description de la malle et des photographies de la châsse, il se rend à Londres où il poursuit ses recherches avec l’aide de l’inspecteur Lawrence. Leur enquête finit par les conduire à Herpin et à la malle. La châsse est retrouvée et rapatriée. Faure et Antony Thomas, déjà repartis pour la France, seront interpelés à leur arrivée à Clermont-Ferrand.

Le procès du « gang des Auvergnats », comme le qualifient certaines cartes postales d’époque à son effigie, se tient aux assises de Limoges du 28 février au 3 mars 1908. Pendant ces cinq jours, le procès présidé par Ducros, conseiller à la Cour, va voir intervenir les inculpés, chacun défendu par un avocat particulier, les témoins et les intervenants dans cette affaire de vols. Certains, comme Delannoy et Romeuf, devront défendre leur bonne foi. Le verdict concentrera toute la responsabilité sur Antony Thomas, qui écope de six années de travaux forcés. Ses complices s’en tireront avec deux années de prison…

Fatima DE CASTRO

Sources : www.limousin-medieval.com/chasse-ambazac ; Ministère de la Culture : Châsse et dalmatique dites de saint Etienne-de-Murat ; Le Populaire du Centre, éditions des 10 octobre 1907, 29 février 1908, 1er mars 1908, 2 mars 1908 ; Le Petit Journal : supplément illustré, 27 octobre 1907.

Tag(s) : #Justice - Peine de mort - Expertises, #Revues Historiques
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