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Au XIXe siècle, comment passe-t-on d’un enfermement préventif des "mauvais pauvres" au travail obligatoire des détenus ? Comment la prison devient-elle l'entreprise des pauvres ?

 

Avec

  • Elsa Génard Post-doctorante en histoire contemporaine affiliée au Center of History and Economics à Harvard University

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  • Antony Kitts Docteur en histoire contemporaine à l’Université Rouen Normandie et chercheur associé au GRHis

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La société moderne a, dès le Moyen Âge, mis en place un système de délits et de peines. Il s’agissait alors, au Moyen Âge et sous l'Ancien Régime, de prémunir la société des dangers que pouvaient représenter les malfaiteurs et les marginaux. Né d’une peur sociale des "classes dangereuses", le système d'enfermement s’est d’abord concentré sur les pauvres, notamment les vagabonds et les mendiants. Les structures d’enfermement étaient alors des espaces d’ostracisation sociale davantage que des espaces punitifs. Il s’agissait d’enfermer les "mauvais pauvres" qui pouvaient nuire à la société en commettant des larcins.

Les "délits économiques" comme le vol se font de plus en plus nombreux à la fin du XVIIIe siècle. Dès lors, c’est toute une frange paupérisée qui devient fautive et qu’il faut punir. À partir de la Révolution Française, la prison entre dans une logique punitive. S’engage alors un débat sur l’organisation du temps carcéral. Si le travail est rendu obligatoire dans les prisons, inspiré des méthodes du bagne, il s’agit de savoir si celui-ci est le vecteur d’une rédemption du détenu (qui dit travailler pour s’améliorer) ou une punition. Très vite, à partir des années 1830, le régime carcéral se durcit et le travail obligatoire devient un châtiment. Les prisonniers sont alors utilisés à bon compte pour produire de la richesse, en période d'industrialisation. Les pouvoirs publics autant que les entrepreneurs y voient une aubaine permettant de financer l’institution à peu de frais. La prison devient alors au cours du XIXe siècle l’entreprise des pauvres, dans laquelle les détenus travaillent à enrichir des entrepreneurs privés tout en creusant leur propre précarité.

Pénaliser le vagabondage et la mendicité

Sous Napoléon, au début du XIXe siècle, le vagabondage devient un délit et les dépôts de mendicité se multiplient. Dans ces lieux où l’on enferme les marginaux, les conditions sont tellement spartiates qu’on peine à les différencier des prisons. Comme le rappelle Antony Kitts, "à l’époque, il y avait vraiment une préoccupation des autorités pour le déplacement des pauvres. Le Code Pénal de 1810 va pénaliser le vagabondage et la mendicité, une sorte de police d’errance va se mettre en place, une des activités principales de la gendarmerie va être d’arrêter les mendiants et les vagabonds..."

Le travail en prison : allier l'utile à l'économique

En 1791, sous l’impulsion des révolutionnaires, le travail devient obligatoire dans les prisons françaises. Elsa Génard distingue trois fonctions justifiant le choix du travail carcéral : une fonction de moralisation – liée à une "pédagogie de relèvement par le travail"-, une fonction de maintien de l’ordre et une fonction économique. En effet, "il va falloir financer la prison. Le travail est à la fois quelque chose qui permet de racheter moralement, mais c’est aussi quelque chose qui produit des profits."

Pour aller plus loin

  • Elsa Génard et Mathilde Rossigneux-Méheust : Routines punitives. Les sanctions du quotidien, XIXe-XXe siècle, CNRS éditions, 2023

  • Antony Kitts : "Bons" et "mauvais" pauvres. Représentations et prise en charge de la pauvreté en Normandie au XIXe siècle, PURH/PUC, Collection Bibliothèque des universités normandes, 2022

  • Antony Kitts, Yannick Marec et Olivier Vernier : La pauvreté et sa prise en charge en France (1848-1988), Atlande, 2022

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  • Références sonores

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  • Extrait du film La vache et le prisonnier, réalisé par Henri Verneuil en 1959

  • Extrait du film Oliver Twist, réalisé par David Lean en 1948

  • Lecture de Claude Gueux, Victor Hugo, 1834

  • Lecture de "Instruction et arrêté sur le nouveau régime disciplinaire des maisons centrales", Code des prisons, 10 mai 1839

  • Lecture de La fille Elisa, Edmond de Goncourt, 1877

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