Sous l'Ancien Régime, un concierge (parfois appelé geôlier pour les plus petites structures) désigne le directeur et le responsable suprême d'une prison d'importance.
Bien loin de l'image moderne du gardien d'immeuble, le concierge pénitentiaire de l'époque est un officier ou un grand intendant doté d'une autorité considérable et de prébendes lucratives.
Voici les caractéristiques majeures de cette fonction sous l'Ancien Régime :
👑 Un intendant nommé par le pouvoir
/image%2F0535626%2F20261019%2Fob_84456a_xlarge-photo-1445763-20e494eb80.jpg)
À l'origine, le terme vient de la Conciergerie de Paris. Lorsque les rois capétiens abandonnent le Palais de la Cité au XIVe siècle, le pouvoir royal nomme un concierge (un haut personnage, sorte d'intendant du roi) pour assurer la sécurité, gérer le domaine et rendre la justice fiscale. Les locaux s'étant peu à peu transformés en prison, le titre a fini par désigner le maître des lieux, puis s'est étendu aux directeurs des autres grandes prisons du royaume (souvent situées dans des villes dotées d'une Cour d'appel ou d'un Parlement).
💼 Un gestionnaire et un commerçant (« La Pistole »)
La prison sous l'Ancien Régime ne fonctionne pas comme un service public gratuit. C'est un commerce, et le concierge en exploite le monopole :
• La perception des taxes : Le concierge fait payer aux prisonniers leur droit d'entrée (« l'écrou »), le droit de sortie, ainsi que la location des lits ou des couvertures.
• Le système des chambres : Les conditions de détention dépendent de la fortune du détenu. Le concierge loue à prix d'or de véritables chambres meublées confortables aux prisonniers fortunés : c'est le régime de la pistole.
• L'approvisionnement : Le concierge gère (ou sous-traite) la cantine, la vente de nourriture, de vin et de bois de chauffage aux détenus. Pour les plus pauvres qui dorment sur la paille collective, il doit simplement fournir le « pain de munition » minimal fourni par l'État.
👮 Responsable de la sécurité et de la paperasse
• La tenue du registre d'écrou : Il est chargé d'inscrire officiellement chaque prisonnier à son arrivée pour valider la légalité de la détention.
• Le commandement du personnel : Il dirige les guichetiers, les porte-clefs, les portiers et les infirmiers.
• Une fonction à haut risque : Il est personnellement et juridiquement responsable de la sûreté des lieux. En cas d'évasion d'un détenu, le concierge peut être condamné à payer les dettes du fuyard (si c'était une prison pour dettes) ou à purger la peine du prisonnier évadé.
🏠 Une vie « en communauté »
Le concierge ne quitte jamais vraiment son poste. Il vit sur place dans la prison, logé avec sa femme et ses enfants. Sa famille participe d'ailleurs fréquemment à la gestion quotidienne et commerciale de l'établissement.
L'appellation officielle de « concierge » disparaîtra définitivement du règlement pénitentiaire français le 10 octobre 1840 pour être remplacée par le terme plus administratif de « gardien-chef».
/image%2F0535626%2F20261019%2Fob_c2cc7d_philippe21.jpg)
Philippe Poisson, spécialisé dans l'étude de l'histoire pénitentiaire et apporte un éclairage très précis sur l'utilisation et la hiérarchie des termes sous l'Ancien Régime.
Dans ses travaux de recherche (notamment son étude de référence Les Prisons Ordinaires sous l'Ancien Régime), il déconstruit le vocabulaire carcéral de l'époque en insistant sur une distinction hiérarchique et géographique stricte derrière l'appellation de « concierge ». [1, 2]
Voici l'analyse qu'il en fait :
⚖️ Une distinction basée sur l'importance de la juridiction
Pour Philippe Poisson, le mot utilisé pour désigner le responsable d'une prison dépendait directement du rang du tribunal auquel l'établissement était rattaché : [1]
-
Le Concierge : Ce titre noble et recherché était réservé au directeur de la prison ordinaire d'une ville d'importance, généralement là où siégeait une institution judiciaire majeure comme une Cour d'appel ou un Parlement. Le concierge gérait une structure lourde, commerciale et prestigieuse. [1]
-
Le Geôlier : À l'inverse, Philippe Poisson rappelle que le terme de « geôlier » était cantonné aux structures plus modestes. Il s'appliquait aux responsables des prisons de moindre effectif et de petites juridictions (comme c'était le cas dans le Sud-Ouest pour les prisons locales de Nérac, Marmande ou Villeneuve-sur-Lot). [1]
🛠️ L'évolution sémantique : du Concierge au Surveillant
Philippe Poisson met également en perspective la disparition et la transformation de ces métiers. Le titre de concierge des prisons s'efface officiellement le 10 octobre 1840 au profit d'une administration plus moderne. [1]
Dans son étude sur le personnel pénitentiaire, l'historien retrace la généalogie de ces termes souvent mal-aimés du grand public : [1]
-
L'Ancien Régime : Le pouvoir est aux mains des concierges (grands gestionnaires de privilèges) et des geôliers (exécuteurs locaux). Le mot « gardien » y est presque inexistant. [1, 2]
-
La Révolution française : Le terme de « gardien » émerge pour désigner les hommes chargés de maintenir la discipline interne dans les nouvelles maisons d'arrêt et maisons centrales, tandis que la sécurité extérieure reste militaire. [1]
-
L'époque contemporaine : Le langage officiel abandonne le mot « gardien » pour le remplacer par celui de « surveillant pénitentiaire ». [1]
À travers cette analyse, Philippe Poisson démontre que l'appellation de « concierge » sous l'Ancien Régime n'avait aucune connotation subalterne. Elle incarnait une fonction d'autorité et de privilèges financiers liés aux hautes sphères de la justice royale. [1, 2]
Pour approfondir l'étude du terme « concierge des prisons » et analyser l'évolution du personnel pénitentiaire (en particulier sous l'Ancien Régime et au début du XIXe siècle), voici les références bibliographiques et articles de recherche les plus pointus sur le sujet.
📚 Ouvrages de référence (L'histoire du personnel)
-
Carlier, Christian. Histoire du personnel des prisons françaises, du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, Les Éditions de l'Atelier, coll. « Champs pénitentiaires », 1997, 261 p.
C'est la bible absolue sur le sujet. Écrit par un historien qui fut également directeur d'établissement pénitentiaire, ce livre consacre plus de 60 pages à la transition entre le « concierge » ou « geôlier » de l'Ancien Régime et l'émergence du surveillant moderne au XIXe siècle. [1, 2] -
Bastien, Pascal. L'Exécution publique à Paris au XVIIIe siècle. Une histoire des bourreaux et de leurs rituels, Seyssel, Champ Vallon, 2006.
Bien que centré sur les exécutions, cet ouvrage détaille parfaitement les rouages administratifs des prisons pré-pénales parisiennes et les interactions obligatoires entre les concierges des grandes prisons (comme le Grand Châtelet ou la Conciergerie) et le pouvoir judiciaire. -
Abdelatifi, Sophie. Formes et réformes : la prison parisienne au XVIIIe siècle, Thèse de doctorat, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2017.
Disponible en ligne sur HAL Thèses. Une mine d'or académique qui explore la prison "prépénale" et analyse la fonction de ces concierges-commerçants face à l'écosystème des détenus avant la grande bascule du XIXe siècle. [1]
📰 Articles scientifiques et chapitres spécialisés
-
Poisson, Philippe. « Histoire des prisons et de l'administration pénitentiaire française de l’Ancien Régime à nos jours », Criminocorpus, 2009.
Cet article de synthèse rédigé par l'historien (consultable directement sur OpenEdition Journals / Criminocorpus) retrace l'évolution sémantique et statutaire des dirigeants de prison, du concierge de l'Ancien Régime au gardien-chef du XIXe siècle. [1, 2] -
Milliot, Vincent. « Habiter la Conciergerie. S'approprier l'environnement carcéral au XVIIIe siècle », Criminocorpus, 2023.
Disponible en ligne sur Criminocorpus. Cet article s'intéresse à la vie quotidienne au sein de la plus célèbre des conciergeries. Il décrit précisément comment le concierge, ses officiers et ses guichetiers cohabitaient physiquement et commercialement avec les prisonniers. [1] -
Bastien, Pascal. « Ordre et désordre dans le monde carcéral parisien (1700-1789) », in Désordres modernes, 2023.
Analyse disponible sur Cairn.info. L'auteur y démontre que la prison du XVIIIe siècle n'était pas seulement soumise à l'autorité d'un « concierge despotique », mais fonctionnait comme un écosystème de négociations permanentes entre le personnel logé sur place et la communauté des détenus. [1, 2]
🏛️ Notices historiques et monographies de monuments
-
École nationale des chartes (Position de thèse). « La prison de la Conciergerie et sa société (XVIIe-XVIIIe siècles) ».
Résumé de recherche universitaire accessible sur le Portail des thèses de l'ENC. Ce travail met en lumière le rôle capital du concierge du Palais sous le Parlement de Paris, responsable d'une prison de droit commun d'une importance majeure. -
Centre des Monuments Nationaux. « La vie carcérale à la Conciergerie ».
Une mise en contexte historique proposée par le site officiel du monument Paris-Conciergerie.fr. Elle explique l'origine médiévale du mot : le roi quittant son palais, il y laisse un "concierge" (haut seigneur intendant) qui récupère la garde des prisonniers, fixant le terme pour les siècles à venir. [1, 2]
/image%2F0535626%2F20240115%2Fob_746274_phil.jpg)
Politique éditoriale sur la page Culture et justice - Le blog de Philippe Poisson
"Le carnet de recherche de Criminocorpus a été créé en 2008 sur la plateforme Hypotheses avec l'objectif de couvrir l'actualité de la recherche en histoire de la justice. Il s'est progressivem...
/image%2F0535626%2F20201105%2Fob_776525_121486191-103977568156252-511899038425.jpg)