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En Dordogne comme partout en France, le fichage des nomades s'inscrit dans une politique d'État hautement répressive et discriminatoire, amorcée à la fin du XIXe siècle et intensifiée par la loi républicaine du 16 juillet 1912. Ce dispositif de contrôle, fondé sur la suspicion permanente, visait particulièrement les populations tsiganes (Manouches, Rroms, Gitans). [1, 2, 3, 4, 5]
L'application de ce fichage en Périgord s'articule autour de trois périodes majeures :
📋 1. L'arsenal national appliqué au niveau local (1912-1939)
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La loi de 1912 impose aux personnes sans domicile fixe pratiquant une profession ambulante le port d'un carnet anthropométrique d'identité. Ce document d'exception – obligatoire dès l'âge de 13 ans – exigeait la prise d'empreintes digitales, des photos de face et de profil, ainsi que des mesures physiques précises (mensurations crâniennes). [1, 2]
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Le contrôle des maires : Les nomades devaient faire viser leur carnet à la mairie à chaque arrivée et chaque départ d'une commune.
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Le rejet municipal : En Dordogne, les municipalités ont utilisé cet arsenal légal pour accentuer l'exclusion. Par exemple, le 17 août 1927, le maire de Périgueux, Félix Gadaud, publie un arrêté interdisant le séjour des nomades sur les places et quais de la ville. En janvier 1936, c'est le maire de Trélissac, Joseph Dauriac, qui prend des mesures drastiques, qualifiant les itinérants de « cause permanente de désordre ». [1, 2, 3]
⛺ 2. Le basculement vers l'enfermement sous l'Occupation (1940-1944)
Dès le début de la Seconde Guerre mondiale, le fichage policier préexistant sert de base à des mesures d'exclusion radicales. Le décret-loi du 6 avril 1940 interdit formellement la circulation des nomades sur tout le territoire national, les accusant d'être de potentiels espisons. [1]
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L'assignation à résidence : En Dordogne, les fichiers de la préfecture et de la gendarmerie permettent de repérer immédiatement les familles itinérantes. Celles-ci sont immobilisées et placées sous haute surveillance. [1]
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Les camps de la région : Si la Dordogne n'a pas hébergé le plus grand camp de concentration réservé aux Tsiganes, les réseaux de fichage locaux ont permis le transfert de nombreuses familles pérourdines vers les grands camps d'internement de la zone Sud (comme le camp de Saliers dans les Bouches-du-Rhône). Les historiens locaux (à l'image de Jacky Tronel, spécialiste de l'histoire pénitentiaire régionale) documentent comment l'administration préfectorale de Vichy a scrupuleusement appliqué ces directives de traque. [1]
🕒 3. La persistance d'un contrôle d'exception après-guerre
Contrairement à d'autres mesures de Vichy, la loi républicaine de 1912 n'est pas abrogée à la Libération. En Dordogne, les forces de l'ordre continuent d'exiger le carnet anthropométrique et de tenir des registres spécifiques. Il faudra attendre la loi du 3 janvier 1969 pour que ce carnet anthropométrique soit supprimé (remplacé par le livret de circulation, lui-même définitivement abrogé par le Conseil constitutionnel en 2017). [1, 2, 3]
Aujourd'hui, l'histoire de ce fichage est documentée dans la Série M (Généralités de l'administration) et la Série Y (Fonds pénitentiaires et de police) des Archives départementales de la Dordogne, qui conservent les anciens registres de contrôle, les arrêtés d'expulsion des mairies et les dossiers de surveillance préfectoraux.
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L'historien Jacky Tronel, chercheur rattaché à la Fondation Maison des Sciences de l'Homme et grand spécialiste de l'histoire pénitentiaire en Aquitaine, a publié des analyses très précises sur la « surveillance et le contrôle des nomades en Dordogne ». [1, 2, 3]
Son regard d'historien apporte un éclairage critique et documenté sur les mécanismes de cette exclusion administrative à l'échelle du Périgord. Son analyse s'articule autour de trois axes majeurs :
1. Une législation républicaine « liberticide et à caractère racial »
Dans ses écrits (notamment sur le portail Criminocorpus), Jacky Tronel qualifie sans équivoque la loi du 16 juillet 1912 de « loi liberticide, discriminatoire et disciplinaire, à caractère racial ». [1]
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Il démontre qu'en créant la catégorie administrative de « nomade », l'État a opéré une stigmatisation ciblée des populations tsiganes.
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Il insiste sur le fait que le carnet anthropométrique (et les plaques de contrôle spéciales fixées sur les roulottes) n'étaient pas de simples outils de gestion des flux, mais un dispositif d'exception conçu pour ficher, mesurer et criminaliser a priori des familles entières, enfants compris. [1, 2, 3, 4, 5]
2. Le mythe des nomades « asociaux indésirables » propagé en Dordogne
Jacky Tronel analyse la manière dont les élites locales et les maires de Dordogne ont intériorisé et appliqué l'idéologie de l'État. Il met en lumière comment, dès la fin du XIXe siècle, les itinérants traversant le Périgord ont été érigés en boucs émissaires : [1]
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La criminalisation par l'hygiène et la sécurité : Les rapports préfectoraux et les arrêtés municipaux de l'époque, qu'il a exhumés des archives départementales, qualifient systématiquement les nomades d'« asociaux indésirables », de « paresseux » et de voleurs. [1, 2]
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Le fantasme de l'espionnage : L'historien rappelle qu'à l'approche des deux conflits mondiaux, les nomades voyageant en Dordogne étaient paranoïaquement accusés d'être des espions à la solde de l'Allemagne, servant de justification locale à des contrôles de gendarmerie quotidiens et abusifs. [1]
3. La continuité administrative de la Troisième République à Vichy
L'apport essentiel des travaux de Jacky Tronel réside dans sa mise en évidence de la continuité technocratique. Pour lui, l'enfermement ou l'assignation à résidence des Tsiganes sous le régime de Vichy en Dordogne n'est pas une rupture idéologique soudaine imposée par l'occupant allemand, mais l'aboutissement logique du fichage républicain amorcé en 1912. [1]
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Les outils de la bureaucratie française (les fichiers des mairies, les signalements bertillonneurs et les registres de gendarmerie locaux) étaient déjà parfaitement rodés. L'administration n'a eu qu'à puiser dans ses propres cartons pour immobiliser les familles dès 1940. [1, 2]
Par cette micro-histoire du Périgord, Jacky Tronel démontre comment un territoire rural a participé activement à ce que les historiens appellent aujourd'hui « le siècle d'or du fichage d'État » en France. [1]
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Politique éditoriale sur la page Culture et justice - Le blog de Philippe Poisson
"Le carnet de recherche de Criminocorpus a été créé en 2008 sur la plateforme Hypotheses avec l'objectif de couvrir l'actualité de la recherche en histoire de la justice. Il s'est progressivem...
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