En France, le système pénitentiaire fait régulièrement débat. Très dernièrement, le Président de la République a par exemple affirmé que le pays a besoin de
«80.000 places de détention », rien de moins, pour assurer une «exécution normale des peines». Pour ce faire, l’objectif annoncé est de construire 30.000 places d’ici 2017.
Ces chiffres ne laissent pas de donner le tournis. Surtout qu’ils contribuent à dissimuler des individus souvent en grande détresse. Pourtant, ils sont fort symptomatiques des évidentes
faiblesses de l’univers carcéral français, auquel Olivier Landron vient de s’intéresser. Maître de conférences à l’Université catholique de l’Ouest, il a en effet consacré un ouvrage érudit sur
La Vie chrétienne dans les prisons de France au XXe siècle.
Paru aux éditions du Cerf, ce livre à la fois passionnant et très complet retrace les grandes évolutions de la vie chrétienne dans le système pénitentiaire français. De longue date, l’Eglise a
investi les lieux de détention. D’ailleurs, apprend-t-on au fil des pages, la peine de prison fut d’abord conçue comme une pénitence. C’est donc un terme et une pratique très clairement
religieux.
Ce qui traduit l’engagement de l’Eglise auprès des détenus, lequel n’est pas monolithique, mais prend des formes multiples : si l’action de la hiérarchie catholique s’est principalement
focalisée sur la réflexion, comme en témoigne par exemple l’insistance de Jean-Paul II sur la compassion et sur l’importance du respect des droits de l’Homme, les prêtres et les religieuses se
sont montrés plus concrets en allant à la rencontre des prisonniers.
A cet égard, la naissance de l’aumônerie générale des prisons est évoquée. Il ressort de l’analyse de l’auteur que la France est aujourd’hui encore restée solidement fixée à la conception de la
prison comme châtiment. L’emprisonnement est considéré comme une sanction. Dans les pays latins, la justice irait de pair avec une certaine notion de pénitence. C’est entre autres pour cette
raison que le recours au vocabulaire religieux, ou imprégné de religiosité, serait si récurrent. En fait, il daterait de l’époque où l’Eglise rendait la justice elle-même.
A propos des acteurs de la vie chrétienne en prison, l’auteur mentionne notamment le cas des congrégations féminines comme les sœurs Saint Joseph et des associations catholiques comme « Le bon
larron ». Mais ce n’est pas tout : les laïcs ont eux aussi apporté leur contribution par le truchement d’associations et mouvements issus du christianisme. Avec force détails, l’auteur
relate l’histoire de ces engagements multiples en faveur des détenus.
Dans de savoureuses pages, Olivier Landron revient aussi sur l’histoire du système carcéral tout au long du XXe siècle. Sous la IIIe République, explique l’historien, le travail apparaît comme
l’un des piliers de l’univers carcéral français. La prison s’apparente véritablement à une usine. A partir de 1958, toutefois, le but de la prison évolue : ce n’est plus de la moralisation
des détenus dont il s’agit, mais plutôt de leur formation. Ce faisant, la France se serait tournée vers le ''rehabilitative ideal'' américain, très lié au christianisme.
Finalement, observe O. Landron, il convient de ne pas confondre le curé avec l’assistante sociale. Si l’Eglise a eu une influence sur le système judiciaire français, cela va en s’amenuisant. Il y
aurait en effet une disjonction entre le légal et le moral.
Jean-Paul Fourmont
( Mis en ligne le 29/11/2011 )
La vie chrétienne dans les prisons de France au XXe siècle
La présence de l'Église dans les prisons s'est aussi traduite par le ministère des aumôniers. Leur action s'est renforcée après la réforme pénitentiaire mise en place après 1945 par Paul Amor, à laquelle ont participé étroitement des magistrats catholiques. Des aumôniers ont eu un rayonnement certain sur les détenus qu'ils accompagnaient, à l'image de prêtres séculiers comme les pères Popot, Clavier et Darcy, ou religieux comme les pères Mouren et Brandicourt, jésuites, ou les pères Devoyod et Maillard, dominicains.
C'est en 1945, sous l'impulsion de l'abbé Rodhain, que naît l'Aumônerie générale des prisons, qui a permis de centraliser l'action des aumôniers engagés auprès des détenus. Pour alimenter leurs réflexions sur le monde carcéral, il organise, avec Céline Lhotte et le Secours catholique, des congrès nationaux des prisons. En dehors des aumôniers, l'engagement des catholiques s'est concrétisé par la fondation de diverses associations en milieu carcéral comme l'OVDP (OEuvre de la visite aux détenus en prison), le Secours catholique, le Courrier de Bovet, Auxilia ou le Bon Larron. Seulement tolérées par l'administration pénitentiaire, elles ont joué un rôle déterminant dans le fonctionnement des prisons françaises. Enfin, cette période a été marquée par les conversions exceptionnelles de certains détenus : Jacques Fesch, exécuté en 1957, Jacky van Thuyne, ancien ennemi public numéro un ou Danielle Huèges, entre autres. Durant tout le XXe siècle, le christianisme est resté une référence majeure dans l'univers carcéral en mettant l'accent sur le pardon : un acte personnel fort pour retrouver la paix en soi et avec la société.
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