/image%2F0535626%2F20261024%2Fob_662108_images-2.jpg)
1810, le château de Saumur devient prison d’État et
a besoin d’une importante restauration. | DR
Le passé carcéral de Saumur est d'une richesse surprenante. Ville stratégique et judiciaire de l'Anjou, elle a vu se succéder des structures d'enfermement très diverses, allant de la prestigieuse prison d’État napoléonienne aux geôles insalubres de la Terreur. [1, 2]
L'histoire pénitentiaire saumuroise s'articule autour de trois époques majeures et de structures de détention bien distinctes.
1. Le Château de Saumur : De la forteresse à la prison d'État (XVIIe - 1814)
Le monument le plus célèbre de la ville a longtemps troqué ses fastes princiers contre les verrous de l'enfermement. [1, 2]
-
Sous l'Ancien Régime : Dès le XVIIe et au XVIIIe siècle, le château sert de lieu de détention. On y enferme d'abord des prisonniers par lettre de cachet (embastillés sur ordre du roi, parfois de manière relativement « confortable » pour les nobles). À partir des années 1780, il se transforme en camp de prisonniers de guerre, accueillant des centaines de marins britanniques. [1, 2]
-
La Prison d'État Napoléonienne : En 1810, Napoléon Ier décide par décret de sauver le château (alors en ruine) en le transformant officiellement en prison d'État hautement sécurisée. D'importants travaux de geôles y sont menés. Il y enferme les opposants politiques à l'Empire. La chute de Napoléon en 1814 met fin à cette fonction carcérale, le château étant alors converti en dépôt d'armes par la Restauration. [1, 2, 3]
2. Le complexe médiéval : La Tour du Bourg et la Tour Grenetière (1789 - XIXe)
Pour la justice ordinaire de la commune, le cœur pénitentiaire bascule dans les structures fortifiées de la basse-ville à la fin du XVIIIe siècle. [1, 2]
-
Le transfert de 1791 : L'ancienne prison civile située sous le château étant évacuée au début de l'année 1791, les prisonniers de droit commun sont transférés dans une grosse tour des remparts : la Tour Grenetière (nommée ainsi en raison de sa proximité avec le grenier à sel). [1]
-
La Tour du Bourg et la cour des Aides : À partir de septembre 1789, l'ensemble formé par la Tour du Bourg et la cour des Aides devient la prison communale officielle. [1]
3. La Terreur (1793-1794) : Les geôles de crise et le calvaire vendéen
L'année 1793 marque le tournant le plus sombre du passé carcéral de Saumur. Face au soulèvement de la Vendée militaire, Saumur devient une plaque tournante de la répression républicaine. Les prisons officielles débordent, forçant les autorités à improviser des lieux de sûreté temporaires : [1, 2]
-
La crise humanitaire des tours : À la Tour du Bourg et à la Tour Grenetière, les conditions deviennent effroyables. On y entasse des centaines de prisonnières vendéennes, de vieillards et d'enfants dans une insalubrité totale.
-
Les maisons de détention réquisitionnées : Pour faire face à cet afflux, la municipalité réquisitionne des demeures d’émigrés confisquées : la prison de Boisayrault et la prison de Fay.
-
L'église de Nantilly : Manquant cruellement de geôles maçonnées, les autorités transforment temporairement la célèbre église de Nantilly en immense centre de détention improvisé pour sécuriser les captifs vendéens. [1, 2]
L'ombre de Fontevraud (L'impact territorial)
On ne peut évoquer le passé carcéral de Saumur sans mentionner sa voisine immédiate, l'Abbaye Royale de Fontevraud (à 15 minutes de Saumur). Transformée par Napoléon en Maison centrale de détention en 1804 (ouverture en 1814), elle fut l'une des prisons les plus redoutées et les plus grandes de France jusqu'à sa fermeture en 1963. L'administration et la surveillance militaire de Fontevraud étaient d'ailleurs historiquement gérées par un régiment de militaires détaché depuis Saumur. [1, 2, 3, 4]
L'histoire judiciaire de Saumur est marquée par de grandes affaires criminelles, politiques et passionnelles qui ont captivé la région et parfois résonné à l'échelle nationale. La ville, dotée de son propre tribunal, a été le théâtre d'énigmes empoisonnées et de complots militaires d'envergure. [1, 2]
Le passé criminel de Saumur est dominé par deux affaires majeures au XIXe siècle (les complots politiques de l'École de Cavalerie et le mystère de l'affaire La Roncière), complété par de sombres faits divers passionnels. [1]
1. Le complot de l'École de cavalerie (1822) : La conspiration politique
Sous la Restauration, Saumur devient le foyer d'une tentative de coup d'État militaire contre le roi Louis XVIII. [1]
-
Les faits : Le général Jean-Baptiste Berton, opposant à la monarchie des Bourbons, s'associe à des membres de la société secrète des Charbonniers et à plusieurs élèves officiers de l'École de cavalerie de Saumur. Le but est d'unir les garnisons de la région pour renverser le régime. [1]
-
Le dénouement : Trahi par l'un de ses complices à Saumur, Berton est arrêté. L'affaire fait grand bruit et se termine dans le sang : le général Berton et plusieurs conjurés (dont le Saumurois Jean-Adolphe Caffé) sont condamnés à mort et exécutés, marquant durablement l'histoire militaire de la ville.
2. L'affaire La Roncière (1834) : Le scandale sexuel et judiciaire
C'est sans doute l'une des erreurs judiciaires présumées les plus romanesques du XIXe siècle en France. [1]
-
Les faits : Émile de La Roncière, un jeune lieutenant de l'École de cavalerie de Saumur, est accusé d'avoir brisé la vitre de la chambre de Marie de Morell (la fille du général commandant l'école), de l'avoir agressée sexuellement et d'avoir envoyé des lettres de menace anonymes d'une violence inouïe.
-
Le verdict : Malgré des incohérences flagrantes et des doutes majeurs sur la santé mentale de la jeune fille (que beaucoup soupçonnaient de mythomanie ou d'hystérie), le lieutenant est condamné à dix ans de réclusion. L'affaire divisa profondément la haute société de Saumur et de Paris. La Roncière fut finalement réhabilité par Napoléon III en 1856.
3. L'affaire Marie-Louise Chenevreau (1876) : Le poison à Saumur
À la fin du XIXe siècle, Saumur vit au rythme d'une chronique judiciaire digne des plus grands romans d'Agatha Christie. [1]
-
Les faits : Marie-Louise Chenevreau, une habitante de Saumur, est arrêtée et traduite en justice sous l'accusation d'empoisonnement. L'affaire passionne la presse locale et nationale de l'époque, mettant en lumière l'usage de substances toxiques au sein de drames familiaux bourgeois. [1]
4. Le crime de la rue de Belzunce (1890) : Le drame passionnel d'un huissier
Bien que le meurtre se soit produit à Paris, cette affaire est intrinsèquement liée à Saumur et y a provoqué un immense scandale. [1]
-
Les faits : Charles Bousquet, un ancien huissier de justice âgé de 38 ans fermement établi à Saumur, quitte l'Anjou pour Paris afin de régler ses comptes. Le 27 avril 1890, il abat de cinq coups de revolver Juliette Derouard, qui n'est autre que sa maîtresse et sa belle-sœur.
-
La tragédie : Au moment où elle lui ouvre la porte, la jeune femme tient dans ses bras un nourrisson dont elle a la garde. Ce crime passionnel d'un officier ministériel saumurois fera la une du célèbre journal Le Petit Illustré. [1]
Des sources pour approfondir
Si ces récits de crimes réels vous intéressent, l'histoire criminelle de la région a été largement documentée dans des ouvrages de référence comme Les grandes affaires criminelles du Maine-et-Loire de Christophe Belser, qui détaille les affaires d'empoisonnements et de meurtres locaux. [1, 2]
- Pour étudier en profondeur le passé carcéral de Saumur, plusieurs travaux universitaires, articles d'érudits locaux et fonds d'archives publiques offrent une base documentaire précieuse.
- Sur la criminalité et l'enfermement sous l'Ancien Régime :
- Carré (Charlotte), Criminalité et répression dans la Sénéchaussée de Saumur (1768-1776), Mémoire de Master en Histoire, Université d'Angers, 2009. Ce travail explore l'activité de la justice ordinaire et les conditions de détention avant la Révolution. [1]
- Sur le Château de Saumur comme prison d'État :
- Deriès (Léon), « La bastille de la Loire. Le château de Saumur, prison d'État », La Province d'Anjou, tome 3, 1928, p. 137-148 et 223-245. Une étude historique fondamentale sur la reconversion du château sous le Premier Empire napoléonien.
- Des articles de vulgarisation comme ceux d'Ouest-France documentent également la vie quotidienne des détenus de cette "prison confortable" au XVIIIe siècle. [1, 2]
- Sur la période révolutionnaire et la Terreur (1793-1795) :
- Contant (Pierre), Le Comité révolutionnaire de Saumur (1er juillet 1793 - 1er germinal an 3), Mémoire de maîtrise en Histoire, Université Paris 4, 1986.
- Contant (Pierre), « Le Comité révolutionnaire de Saumur », Mémoires de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts d'Angers, tome 11, 1992, p. 145-168. Ces deux travaux de Pierre Contant analysent la politique répressive, la gestion des comités de surveillance et le recours massif aux geôles de crise face à l'insurrection vendéenne. [1, 2]
- Fonds du XIXe siècle (Bâtiments et agrandissements) :
- Aux Archives départementales de Maine-et-Loire, sous la cote 4 N 69 (Période 1863-1864), une notice descriptive importante concerne les « Prisons de Saumur et prison de Segré ». Ce dossier conserve l'historique des travaux d'agrandissement et de modernisation de la structure carcérale saumuroise en pleine réforme du système cellulaire français. Ces notices de gestion immobilière sont accessibles via le portail national FranceArchives. [1]
- Archives Municipales de Saumur (Série Nouvelle) :
- La ville conserve de nombreux dossiers sur la sécurité publique et l'aménagement des anciens remparts (comme la Tour Grenetière ou la Tour du Bourg). Les chroniques d'époque y recensent des épisodes précis, tels que la tentative d'évasion manquée de la maison d'arrêt de la Tour en juillet 1794. [1]
- Higelin-Fusté (Audrey), La prison pénale en France de 1791 à 1848 : élaborer l'espace de la réclusion, Thèse de doctorat, Université de Grenoble, 2011. Idéal pour comprendre l'architecture des prisons de l'Ouest à cette époque. [1]
- Les travaux thématiques publiés sur la plateforme OpenEdition Journals détaillant l'histoire de l'administration pénitentiaire de l'Ancien Régime à nos jours. [1, 2]
/image%2F0535626%2F20240115%2Fob_746274_phil.jpg)
Politique éditoriale sur la page Culture et justice - Le blog de Philippe Poisson
"Le carnet de recherche de Criminocorpus a été créé en 2008 sur la plateforme Hypotheses avec l'objectif de couvrir l'actualité de la recherche en histoire de la justice. Il s'est progressivem...
/image%2F0535626%2F20201105%2Fob_776525_121486191-103977568156252-511899038425.jpg)