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L’évolution historique des termes pour désigner le personnel chargé de veiller sur les détenus reflète le passage d’une justice punitive et arbitraire à un système d’insertion et de sécurité publique. Chaque mot marque une époque, un statut juridique et un changement de philosophie pénitentiaire. [1, 2, 3]

Voici l'histoire et l'évolution de ces cinq termes, classés par ordre chronologique d'apparition et d'usage :

1. Geôlier : L'ancêtre médiéval (Moyen Âge – XIXe siècle)

  • Origine : Attesté dès la fin du XIIIe siècle, le mot est formé sur geôle, qui vient du latin caveola signifiant « petite cage ». [1, 2]

  • Contexte historique : Sous l'Ancien Régime, la prison n'est pas encore une peine en soi, mais un lieu d'attente avant le procès ou l'exécution. Le geôlier (souvent secondé par des guichetiers ou des porte-clés) achète sa charge. Il s’agit d'une activité purement commerciale et privée : le geôlier fait payer aux prisonniers leur nourriture, la location de leur lit et même leur droit d'entrée ou de sortie. [1]

  • Évolution : Associé à la figure insalubre et arbitraire des prisons de l'Ancien Régime, le terme est officiellement banni par une ordonnance du 30 octobre 1841 afin de moraliser la fonction. [1]

2. Gardien : L’étatisation et l'uniforme (Fin du XVIIIe siècle – 1919)

  • Origine : Issu du vieux français gardien (celui qui garde), le terme commence à se généraliser entre 1764 et 1767 avec la création des dépôts de mendicité sous Louis XV. [1, 2]

  • Contexte historique : Après la Révolution française, la prison devient la peine principale. L'État reprend le contrôle des établissements, supprimant les privilèges financiers des geôliers. Le personnel devient un corps d’agents de l'État en uniforme. Le « gardien de prison » a pour mission stricte d'empêcher les évasions et de maintenir l'ordre. [1, 2]

  • Évolution : Considéré comme trop passif au fil du temps (le gardien ne fait "que" garder), ce terme disparaît officiellement des textes réglementaires le 2 août 1919, bien qu'il reste très ancré dans le langage courant encore aujourd'hui. [1, 2]

3. Surveillant : La professionnalisation républicaine (1919 – Aujourd'hui)

  • Origine : Du latin vigilare (veiller), le mot remplace officiellement celui de gardien juste après la Première Guerre mondiale, en août 1919. [1, 2]

  • Contexte historique : La IIIe République cherche à moderniser et uniformiser l'administration pénitentiaire, qui quitte progressivement la tutelle du ministère de l'Intérieur pour le ministère de la Justice. Devenir « surveillant » marque une volonté de professionnalisation : on n'enferme plus seulement, on observe le comportement. [1, 2]

  • Évolution : C'est le terme officiel actuel. On utilise aujourd'hui l'appellation complète de Surveillant pénitentiaire. Ce glissement sémantique s'est accentué avec les réformes de l'après-seconde guerre mondiale (Réforme Amor en 1945), qui ont ajouté une mission d'amendement et de réinsertion sociale aux simples tâches de sécurité. [1, 2, 3]

4. Maton : L'argot des cours de promenade (Milieu du XXe siècle)

  • Origine : Le mot maton possède une histoire linguistique surprenante. Au XIe siècle, il désignait du lait caillé ou des grumeaux. L'argot s'en empare au XIXe siècle à travers le verbe mater, issu d'un mot sarde (mata, le buisson), qui signifiait "faire le guet" ou regarder par l'œilleton, mais aussi "soumettre / dompter".

  • Contexte historique : L'usage du mot maton pour désigner spécifiquement un gardien de prison explose dans le milieu carcéral à partir de 1946.

  • Évolution : C'est un terme exclusivement argotique et populaire. Longtemps perçu comme très péjoratif par le personnel pénitentiaire car teinté d'une hostilité historique entre détenus et gardiens, il s'est banalisé dans la culture populaire (cinéma, littérature) et est parfois repris aujourd'hui sans animosité particulière par le grand public. [1, 2, 3]

Synthèse de l'évolution

Période historique

Terme officiel

Rôle perçu

Statut

Moyen Âge – 1841

Geôlier / Guichetier

Séquestrer et monnayer la détention

Privé / Charge vénale

1767 – 1919

Gardien

Contenir, empêcher la fuite

Agent public en uniforme

1919 – Présent

Surveillant

Veiller, maintenir l'ordre et réinsérer

Fonctionnaire d'État (Justice)

Depuis 1946

Maton (Argot)

Surveiller par l'œilleton / Maîtriser

Langage populaire / carcéral

Philippe Poisson s’est tout à fait intéressé à cette évolution historique. En tant que  formateur des personnels à l'École Nationale d'Administration Pénitentiaire (ENAP), il a longuement étudié, documenté et enseigné l'histoire des métiers et des structures carcérales. [1, 2]

Ses travaux et ses notes de cours pédagogiques diffusés via la plateforme de recherche Criminocorpus ou ses blogs spécialisés recoupent précisément les grandes étapes sémantiques mentionnées : [1, 2, 3]

  • Sur l'Ancien Régime : Il rappelle qu’on n'utilisait pratiquement jamais le mot « gardien » à cette époque, mais plutôt les termes de concierges, geôliers, guichetiers et porte-clés. [1]

  • Sur l'apparition du terme « gardien » : Il a documenté sa généralisation dans la seconde moitié des années 1760 (entre 1764 et 1767) lors de la création des dépôts de mendicité sous Louis XV, un vocable qui a ensuite traversé tout le XIXe siècle. [1, 2]

  • Sur la transition vers « surveillant » : Ses notes historiques précisent que le terme de « surveillant » apparaît dès une ordonnance de 1811 pour désigner d'abord les agents chargés des ateliers et des quartiers de jeunes détenus à Paris, avant que ce mot ne supplante officiellement et définitivement celui de gardien à travers la réforme du 2 août 1919. [1, 2]

  • Sur l'uniforme et les symboles : Il a aussi exploré les origines des insignes, expliquant par exemple que l’étoile présente sur la casquette des surveillants (introduite en 1938) pourrait puiser ses racines dans l'uniforme des anciens archers du guet des XVIIe et XVIIIe siècles. [1]

Philippe Poisson a ainsi largement contribué à vulgariser et enseigner la manière dont le passage de « gardien » à « surveillant » marque une rupture fondamentale : l'abandon d'une simple logique de "gardiennage" et d'enfermement passif au profit d'une mission d'observation, de discipline et, plus tardivement, de réinsertion. [1, 2]

 
Tag(s) : #Prisons actuelles - Évasions, #Prisons anciennes
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